Frank Loriou : l’homme aux 300 pochettes

Frank Loriou par Adrien Viot

Il était temps de s’arrêter une heure avec Frank Loriou graphiste et photographe. Ses pochettes : belles et sur-mesure pour les artistes français les plus populaires au sens propre du terme nous sont passées devant les yeux comme une évidence qui méritait d’être questionnée.

Comment a commencé ton parcours dans la photo ? Quelles ont été tes premières pochettes ?

Mes premières photos sont arrivées très tardivement bien après mes premières pochettes. Je faisais de la photo un peu comme tout le monde…j’ai pris beaucoup de temps avant d’entrer dans la vie artistique, j’ai arrêté l’école très tôt, j’ai tout fait pour ne pas être artiste. J’ai travaillé 10 ans dans l’imprimerie et en librairie, j’ai fait plein de métiers et à chaque fois je me retrouvais face à la création …

Je suis devenu graphiste à trente ans, je travaillais sur les photos des pochettes des autres et à un moment j’ai voulu travailler aussi sur les les miennes Et ça, c’est arrivé à mes 40 ans.

Quelle a été ta première pochette en tant que photographe ?

Yann Tiersen - Le phareC’était Le Phare de Yann Tiersen en 1998. J’étais devenu graphiste, je travaillais à Paris chez un photograveur qui était en relation professionnelle avec toutes les maisons de disques de la capitale. Et un an et demi plus tard, je suis rentré chez Virgin. J’étais responsable du service graphique et on m’a filé à réaliser la pochette d’un album d’un jeune artiste breton, on ne savait pas s’il allait se vendre ou pas…puis pour la seconde pochette, on m’a donné celle d’un jeune artiste franco-espagnol Manu Chao. Tout est allé ensuite assez vite. Depuis, des pochettes j’ai dû en faire 300, avec à chaque fois un scénario différent. J’ai toujours pu rencontrer les artistes avant la conception de leur pochette.

C’est très particulier comme exercice…

Comme reconnait-on une pochette de Frank Loriou ?

Longtemps mon souci a été qu’on ne reconnaisse pas ma patte, de rentrer un maximum dans l’univers de l’artiste et qu’on oublie à tout prix la personne qui l’a réalisée. C’est encore ça un peu aujourd’hui. Après, incontestablement quand on a fait beaucoup de pochettes, quelque chose se dessine. Mais au final je ne sais pas te dire ce qui fait le lien entre ces différentes pochettes. J’aimerais que quelqu’un me le dise. Je ne m’attarde jamais trop à ça en réalité, ce qui m’intéresse à chaque fois c’est celle que je suis en train de faire.

Tu parlais de 300 pochettes avec une liste d’artistes assez vertigineuse : Air, Manu Chao, Dominique A, Jean-Louis Murat, Les Innocents ou Brigitte Fontaine, as-tu aujourd’hui des frustrations ?

Non…j’en ai eu, celles de ne pas avoir réalisé les pochettes de certains qui sont maintenant décédés… J’aurais aimé travailler pour Alain Bashung ou Christophe, ça ne s’est pas fait…Mais surtout il y a quelque chose de l’ordre du désir dans ce travail et j’aime l’idée que l’on vienne à moi et que l’on me dise : j’ai envie de faire ma pochette avec toi. Ça me parle et ça me touche…c’est essentiel. Je suis plus motivé par des artistes qui viennent à moi que l’inverse. Parfois ça m’arrive de dire à un artiste : ça fait 15 ans que j’attends…je me demandais quand tu allais appeler !

Depuis les années 90, le milieu de la musique et de la photo ont évolué, quels sont les changements qui te touchent le plus ?

Ce qui peut me peiner un peu aujourd’hui, c’est la place de la musique dans la société. Avant j’avais l’impression de travailler dans la haute couture, on faisait du luxe, il y avait de l’argent mais surtout du sacré. Maintenant on est dans une activité un peu comme une autre…Les projets s’enchaînent, on sort beaucoup plus de disques, les maisons de disques investissent moins, prennent moins de risques.

Frank Loriou par Adrien Viot
Et sur la photo, j’ai cru comprendre que tu avais arrêté l’argentique ?

Ouais…c’est mon drame, depuis j’ai l’impression d’avoir arrêté la photographie. Je travaillais en moyen format (6×6) avec des pellicules qui font 12 poses. Il fallait recharger très régulièrement. On avait aussi accès à plus de détails dans son objectif avec ce genre d’appareil, un accès sacré aux regards de l’autre et donc à quelque chose de très spécial… quand on déclenchait une photo, il fallait prendre le temps d’attendre avant le développement. Il y avait de la peur, de la rareté, ça rejoint quelque part ce que je disais sur la musique.

Est-il plus facile aujourd’hui de faire de la photo ? Y a-t-il plus de bons photographes ?

Je ne sais pas…quand j’ai démarré dans l’imprimerie c’était l’époque de la photo composition. Un an après, le Macintosh arrivait, j’ai appris à me servir d’Illustrator. Au début pour élaborer un dégradé c’était compliqué, quand on savait en faire un, on était hautement qualifié. Puis après il y a eu des logiciels pour le créer, les années passaient et sans cesse mon savoir-faire devenait accessible à tout le monde.

L’outil s’est démocratisé mais quelque part ça ne change pas grand chose aux résultats. Je pense que ce n’est pas une question d’outils mais de personne…la surabondance de photographes ne m’inquiète pas du tout mais celle des images si.

J’ai tendance à en produire moins depuis qu’il y en a trop car je n’ai pas envie de rajouter les miennes au grand chaos général.

Et l’intelligence artificielle, y-a-t-il des outils que tu aimerais utiliser à l’avenir ?

Ma grande joie c’est d’avoir l’âge que j’ai…c’est un sujet qui ne m’appartient pas…mais c’est sûr que les graphistes et les photographes vont devoir travailler avec, c’est une révolution encore plus importante qu’Internet ou les smartphones.

Peux-tu nous parler d’une pochette dont tu es particulièrement fier ?

Dominique A - Sur Nos Forces MotricesUne de mes premières, un live de Dominique A : Sur nos forces motrices. J’étais content parce qu’il est de dos, on ne voit pas son visage…il y a ce crâne lisse, on voit ses épaules et son dos un peu arrondi. J’avais toujours rêvé de réaliser une pochette d’un artiste de dos.

Elle est aussi importante pour moi car lorsque j’ai démarré la photo par le live, je trouvais qu’il n’y avait jamais trop de créativité pour ce genre d’exercice. C’était une discipline un peu de technicien avec des gros zooms. Des photos toujours très nettes et très propres avec les gouttes de sueurs bien en détail…donc j’ai démarré par ça, je faisais des photos assez floues, des contre-jours, des photos « ratées ». C’est avec ce genre de photos qu’on fait des pochettes… parce qu’avec une photo « parfaite », il n’y a pas de partis pris.

Quelles sont les pochettes qui t’ont marqué avant de commencer à en réaliser toi-même ?

Bizarrement ce ne sont pas des pochettes avec des portraits, ou des photos…. Je crois que celles qui m’ont le plus marquées ce sont les pochettes assez conceptuelles mais très populaires d’Andy Warhol pour le Velvet Underground avec la banane qui se décolle ou celle des Rolling Stones avec la braguette qui se baisse. Je n’aime pas trop les concepts mais j’aime les pochettes qui font en sorte de rendre l’album désirable et accessible au plus grand nombre.

Une pochette est là pour être impactante. L’élitisme ne m’intéresse pas.

Tu es plus mordu de musique que de photos mais j’imagine que tu gardes un œil sur le milieu de la photo ?

Très peu, j’ai très peur de l’abondance d’images, quand je fais de la photo, j’aime bien ne pas être savant, ne pas connaitre les tendances pour pouvoir créer. Mais sinon en ce moment il y a deux photographes dont j’aime énormément le travail c’est Paul Cupido que j’ai découvert très récemment, qui réalise des photos à la fois très simples et très fortes et aussi Letizia Lefur, elle a une approche très singulière qui me touche beaucoup, elle réalise un travail des couleurs très intéressant. C’est tellement dur aujourd’hui de faire en photos des choses qui n’ont pas été faites. Sachant peu, ça m’arrive parfois, j’ai alors le plaisir de la découverte, celui d’y arriver seul… Et puis quelque part je travaille avant tout pour moi.

Les portraits de Frank Loriou sont d’Adrien VIOT

Actualités de Franck Loriou

04/02/25 – Aurillac (15) Festival Hibernarock
Médiathèque du Bassin d’Aurillac
18h30 – Master class & rencontre « Secrets et mystères de la création de pochettes d’albums »
Exposition photographique « Face à face » du 15 janvier 28 février

05/02/25 – Clermont-Ferrand (31) La Coopérative de Mai
18h30 – Master class & rencontre « Secrets et mystères de la création de pochettes d’albums »

22/03/25 – Dreux (78) / L’atelier à Spectacle
Master class & rencontre « Secrets et mystères de la création de pochette d’album » à 18h30
Exposition photographique « Face à face » du 22 mars au 11 mai

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