S’il y a bien un avantage qu’on envie aux Parisiens, outre la (dé)Fête de la Musique, c’est bien ce genre de festivals s’installant à Paris… gratuitement. Sans rire, où peut-on assister à un tel parterre de talents, et cela, dans de telles conditions ? Car oui, croyez-nous : elles étaient bonnes. Tout marchait ce soir à Paris. Évidemment, tout dépend de vos affinités musicales ainsi que du casting du jour ; nous, c’était pour Air et St. Vincent que nous étions là ce jeudi ; et c’est pas “R(ien)”. Les habitués de festivals comme Rock en Seine et We Love Green (et même tout autre festival global de renom) pouvaient reconnaître l’avenue Victoria rhabillée en village avec son lot d’échoppes et boutiques, dans des proportions évidemment moins grandes mais impressionnantes tout de même. Sans pointe d’ironie, le FNAC Live Paris a mis les gros moyens, ayant avec une grande intelligence semble-t-il équilibrer le casting, pour ce qui est des genres et de la popularité (jeunes pousses / artistes en devenir / installés ; pas d’artistes trop marqués urban ; un déterminant commun pop), permettant ainsi d’accueillir les curieux, festivaliers professionnels tout autant que les fans, tous prêts à affronter la chaleur pour la musique, chiquement et sans heurt.
On était un peu inquiet, le voyant arriver flagada en baggy au cri des hurlements de midinettes (le fan club était de sortie, et c’en était presque déroutant, tant il constituait 80% du public de ce début de soirée – coup de génie de 1ère partie pour la Fnac). C’est pourtant la surprise et découverte de la soirée. On ne connaissait pas ce Dalí, curieux mélange physique entre Julien Granel et le Texto Dallas de Téléraptor ; peut-être en avions-nous entendus sur France Inter. Et on s’est bien rattrapé depuis, avec ces 3 EP assez généreux (des albums courts en soi, bien ramassés). En cette soirée, c’était lui qui concentrait à lui seul la marque de cette nouvelle pop hybride et fascinante française des années 2020, pop de son temps avec son lot certain de caractéristiques (morceaux courts, nonchalants, hybrides, variés, sans temps morts), mais étonnamment portée ici … assez haut. Nous faisions face à un jeune homme perdu mais suffisamment (r)éveillé pour ne pas être dupe(r), faisant au mieux avec les amours (réels ou imaginaires), la mort, la drogue et l’ennui ; la vie en 2025, quoi. L’orchestre, excellent, comptait son producteur Kura ; et on est toujours stupéfait d’apprendre, lors d’une confidence au public, que cette PC music 2.0., bien qu’à présent très bien ouvragé (on est loin des morceaux stridulants de la fin des années 2000), a été produite dans une simple cuisine ou sur un coin de table. Les morceaux donnaient la part belle au dernier EP Marilyn, mais s’attardaient aussi sur Magazine (2023) pour les premiers venus. Plus troublant encore est de constater que cette pop s’acoquine merveilleusement avec le flow r’n’b de Dalí tout autant que la variét’ à papa (oui, ça y est) de Julien Doré (il s’agirait un jour de lancer une étude sur l’impact sans doute inconscientisé de Doré sur cette manière d’alanguir des syllabes en fin de phrase de Theodora, Miel de Montagne, Zoé de Sagazan, Flavien Berger, etc., parfois assez risible) et la bedroom pop, avec ses vrais accents de guitares, voire de “mandolines” acoustiques (le délicieusement rétro lov) … mélanges et sonorités qu’on aurait pensé à jamais perdues chez des artistes de cet âge. On s’était fait la même réflexion à l’écoute d’artistes comme Amaarae, Kali Uchis ou de Blasé ; cette capacité à imbriquer harmonieusement les genres au sein d’un même morceau, du moins d’une même concert ou EP ! C’est oublier qu’à celui qui veut, YouTube et plus généralement internet peuvent constitués des bibliothèques à la mémoire infinie. Tout n’est pas perdu, donc…
Venait le tour de St. Vincent et son groupe, le morceau qui sent le vrai, les cordes et le sexy rough de la soirée ; sans trop de vulgarité non plus, Fnac oblige. Là encore, RAS, niveau abattage. Du très bon boulot. Annie Clark (nom joliment désuet) surjouait peut-être un peu trop l’allumée (nous poussant à nous poser la question suivante : a-t-elle un Kevin pour mettre des paillettes dans sa vie ?). Peut-être que sa musique, bien que rude et assez rock, ne la prédispose pas suffisamment. On perçoit pourtant par moment des envies de virées fantaisistes du côté de l’arena ou de la new wave, de divagations du côté des 80’s (on pense le temps d’un titre à Blondie ou Romeo Void…) tout comme des 90’s (…de même qu’à Texas). Le tout restant dans le carcan pop et indé adoré par la critique, là est la prouesse qu’on aimerait voir outragée. Mais avec néanmoins ce petit quelque chose légèrement électronique, big beat, voire indus, rendant la chose un poil effrayante et dérangée (notamment sur Broken Man ou Big Time Nothing). Son dernier, All Born Screaming (2024), semblait là aussi privilégié. C’est fou, car St. Vincent incarne a la perfection le groupe de rock indie rock pop des années fin 90 / début 2000… qui n’a jamais existé ailleurs qu’en nos têtes ; avec cet enrobage absolument contemporain. “I look inside, I look inside, I look inside“, et nous, c’est “I look insane” qu’on entend… Oui, madame. Quand Clark nous confie qu’elle n’a jamais vu un peuple aussi beau (elle parle des parisiens !?), on se dit décidément qu’elle fait trop son cinéma. Imparfait et pourtant excellent… Une artiste à suivre, au passé comme au futur !
C’est au tour des stars, direction les étoiles. Les techniciens sont de mise. On a l’impression d’une infinie préciosité mise en œuvre, commune à la french touch. De regarder un Silent Running (le monolithe renversé fait penser au boîte de biscuits Lu ; les trois musiciens, à des petites miniatures Playmobil d’enfants rangés dedans), mais filmé avec l’onctuosité et la délicatesse enfantine (quasi barbapapesque) d’un Wes Anderson ou de Sofia Coppola. C’est très tendre, touchant ; le voyage vers les étoiles est excitant, bienveillant. Et les effets de lumières donnent envie de planer. Air débute donc avec un concentré de Moon Safari (1998) pour ensuite tendre vers un best of des albums suivants, avec ce vrai point d’orgue émotionnel que constitue Kelly Watch the Stars. Constater le soin apporté à la disposition scénique ne peut que nous faire penser à la parenté indéniable (mais maintenant oubliée) des Kraftwerk. À l’image de nos sensations premières à l’écoute des albums, on pense aussi bien à Funkadelic qu’aux Korgis sur tel ou tel titre. Les épingles à nourrice sont visibles comme au premier jour, la somme des matières (les influences) n’atteignant jamais à expliquer le mystère de l’ouvrage entier. C’est le signe d’une identité, chose encore plus belle quand elle se voit accompagnée de remerciements sincères (chose rare là encore pour les artistes électroniques de cette génération, assez froids) du trio envers son public, à la fin. La dextérité de la signature artistique, aussi bien sonore que visuelle (le décor et effets spéciaux, mais aussi le soin des habits blancs, la lenteur des mouvements réfléchis et certains de JB Dunckel, sa voix), était hors pair.
Heureux nous étions de constater des jeunes têtes (fans du groupe, là encore) sans doute pas nées à la sortie de Moon Safari côtoyées d’autres plus âgées, filmer pour les parents certains moments, preuve que la transmission a bien eu lieu. Des plus mordus, on a cru entendre que la performance semblait meilleure encore qu’à We Love Green, de quoi nous faire relativiser… et revaloriser les festivals gratuits face à ceux plus coûteux. D’ailleurs, l’insonorisation durant l’intégralité de la soirée fût d’excellente facture (excepté peut-être l’incrustation de la voix de St. Vincent), jamais trop forte. Bref, le déterminant commun de cette soirée était sa qualité. Et l’envie commune, malgré la diversité des artistes, de poursuivre l’expérience à travers la (re)découverte ou l’exploration des discographies de chaque. Vous l’aurez compris, on était sur un petit nuage en ce dernier jour de haute canicule.
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