En musique comme en toute chose, le storytelling est d’abord une affaire d’honnêteté. L’histoire est belle : un groupe patagonien, vous pensez ! En vérité, malgré le fait que Julieta Heredia et Lucía Masnatta soient toutes deux originaires de cette grande région méridionale d’Argentine et que la première ait même passé une partie de son enfance en Terre de Feu, soit l’extrémité sud du continent américain, Fin Del Mundo est avant tout un groupe de Buenos Aires. Remarquez, vu d’ici, ça reste tout de même relativement exotique et singulier. Cependant, il est entendu que dans bien des cas et celui-ci en particulier, l’origine, géographique s’entend, d’un groupe ou en tout cas de certaines de ses membres influe forcément sur son œuvre, modelant la façon dont elles perçoivent le monde qui les entoure. Car comment ne pas être touché, depuis les débuts du groupe que l’on vous avait présenté, curieux hasard temporel d’enchainement de chronique, comme Hanry à la suite d’une excellente session KEXP délocalisée cette fois à Buenos Aires, par la sensibilité toute féminine qui se dégage de l’univers des argentines ? Tout dans leurs compositions, les titres qu’elles leurs donnent, les codes visuels qui les enveloppent, renvoie non pas à l’atmosphère foutraque et hyperactive d’une capitale volontiers bordélique mais bien à l’environnement plus paisible des grands espaces somptueux et quasi déserts du sud du pays et du continent.
Hicimos Crecer Un Bosque, le premier véritable album de Fin Del Mundo fait suite à deux EP déjà remarquables et compilés en 2023 sur Todo Va Hacia El Mar, sorti lui aussi sur le label d’un autre bout du monde, Spinda Records installé dans la ville andalouse de La Línea De La Concepción, dernière ville espagnole avant Gibraltar, bout du bout de l’Europe continentale. D’où l’on vient, où l’on vit, cela n’a rien d’anecdotique surtout quand il est question d’éloignement, voire d’isolement puis d’adaptation à la vie frénétique des grandes métropoles. Les quatre musiciennes ne s’en cachent pas, elles qui évoquent encore le traumatisme engendré par un confinement argentin bien plus terrible que le nôtre, entassées des mois durant dans de minuscules appartements de la capitale d’un pays aux espaces immenses. C’est à la lumière de cet évènement traumatique planétaire dont tout le monde se serait bien passé, mais dans certains pays plus que dans d’autres, qu’il faut comprendre les titres et textes de Hicimos Crecer Un Bosque et s’emparer d’une musique empreinte de mélancolie mais aussi de désir d’évasion et de projection dans l’avenir.
A la manière des texans d’Explosions In The Sky dont toutes quatre sont de grandes admiratrices, Fin Del Mundo insuffle au post-rock une dimension plus sensible. Faisant fi de la tendance prog-rock à étirer les morceaux à l’infini qui caractérise encore bien souvent le genre, elles livrent un premier album d’une concision déconcertante avec sa grosse trentaine de minutes mais qui leur permet de ne surtout pas tourner en rond à coup de bavardages inutiles, livrant des textes d’une belle précision où tout est dit en peu de mots, parfois même plus proche du haïku comme sur Microclima. Des textes qui évoquent les moments compliqués à traverser, les projets avortés, les déceptions mais aussi la façon dont on en ressort grandi, plantant sur ces forêts dévastées les graines de ce qui deviendra de nouveau un bois. Si la voix de Lucía Masnatta impose une vraie personnalité au fil des chansons, qui plus est pour les connaisseurs avec ce très bel accent argentin, on adore particulièrement ces moments de chœurs au cours desquelles les quatre musiciennes font corps à plusieurs reprises sur le disque mais notamment dans sa magnifique conclusion, pleine d’espoir et de résilience faisant écho aux premiers vers du disque évoquant eux des souvenirs amers qui refont surface.
Du post-rock, elles gardent ce goût pour les structures alambiquées, voire saccadées façon math-rock sur Cuando Todo Termine mais mise à part Refugio, seul titre muet de l’album, les autres morceaux prennent la forme de chansons qui s’affranchissent généralement du format couplets/refrain pour adopter, comme la base mélodique, une structure souvent plus complexe. On se perd alors bien volontiers dans ces circonvolutions qui vont et viennent comme les arabesques fleuries de la pochette, entrelacs sensibles, souvent plus proche d’une forme de dream-pop venant percuter un mur du son noisy puissamment rythmé et accrocheur comme c’est le cas sur Una Temporada En Invierno ,Vivimos Lejos ou le très efficace Devenir Paisaje. El Día De Las Flores, convoquant pour la première fois une voix masculine, celle de Guillermo Mármol du groupe punk/hardcore Eterna Inocencia est sans aucun doute le morceau le plus direct de l’album, beaucoup plus pop dans sa structure tandis qu’à l’inverse, le magnifique Microclima qui ne va sans convoquer le souvenir d’un Slowdive penchant vers l’électronique (le peu connu et magnifique 5 EP en 1993) est une jolie pause dans cet univers électrique qui n’a de cesse d’évoquer la rude météo rapidement changeante qui rythme la vie les habitants du grand sud argentin du côté d’Ushuaia.
Même si on aurait aimé le trouver un peu plus ambitieux, la faute sans doute à deux premiers EP ayant placé la barre des attentes assez haut, Hicimos Crecer Un Bosque est néanmoins un premier album cohérent et sensible, habités déjà d’une belle personnalité de groupe. Les quatre jeunes femmes ne manquent pas d’énergie, d’idées et de soutiens pour tenter de faire décoller leur carrière, en Amérique Latine en tout cas et ce premier album est aussi un passeport pour s’ouvrir au monde et plus particulièrement à l’Europe. C’est que la planète est pleine de bouts du monde plus ou moins isolés et intéressants mais ce Fin Del Mundo là, on l’espère, n’a pas fini d’être attrayant.

