La canicule n’a pas attendu la baisse du coût de l’essence, et nous revient qu’on a toujours pas avancé sur le sujet des vacances. Bon, on fera simple et sobre, comme l’année dernière, mais aussi l’année d’avant… On attend le retour des beaux jours, enfin, on se comprend… Une superbe alternative au voyage physique reste le voyage musical, bien plus économe : L’école de la nuit, deuxième album solo de Gilb’R (Gilbert Cohen) sous cet alias, bien sûr, mais 50ème du label Versatile Records dont il est la tête, constitue une formidable et alléchante proposition. Un titre mystérieux et une pochette formidable – stop, il n’en faut pas plus pour monter à bord.
Rêves (au) long cour(rier)s
L’école de la Nuit s’ouvre sur un lever de rideau : c’est une forêt équatoriale qui se présente à vous, vous regarde. Le climat s’impose, avec un son plus enraciné dans la confiance, onctueux, comme Le Mystérieux Orchestre Électronique de Paris : on va en voir, du paysage. Comme l’écrit Abel Bonnard dans son Océan et Brésil, on se débarrasse de “l’opéra du moi” pour mieux se perdre en nous, nous laissant piloté du bout du nez. Même plus besoin de drogue pour voir la vie en rêve ; tout passe en musique. Rêve 36, énième itération d’un défi de “composition automatique” inégal mais curieux (J’ai rêvé…, 2022), est à l’image de l’album et pourrait concentrer à lui seul l’esprit du label et de son fondateur : une aventure sonore frôlant le mystique, le bizarre, le gonzo, l’heureux accident créatif, loin du plan marketing balisé. On aime ce côté presque urbain et légèrement cauchemardesque, comme une belle dérive, mais agréable, comme si tout était délicieusement hors de contrôle, sur-suréaliste. Que ce soient dans leurs premières sorties ou celles plus récentes, L’école de la nuit rappelle ces compilations comme Supermalprodica dont on parlait il y a peu, cette philosophie d’une variété des climats ; à ceci près qu’ici, le souci d’un début et d’une fin prédomine, plus encore que dans le plus obscur On danse comme des fous (2021).
On a l’impression d’entendre l’album bouger, de lui voir pousser des jambes, comme ce personnage de craie d’Osvaldo Cavandoli dans La Linea. Petit à petit, des Zombie Zombie sortent de cercueils en attente d’enterrement. Quelle Société Étrange – autre groupe qui aurait pu figurer chez Versatile – dans laquelle on vit ! non plus brésilienne… mais berbère il semblerait, et on a l’impression de voir les cadavres s’offrir un quart d’heure de danse au clair de lune, comme un Coco (le film d’animation Pixar) se déroulant dans l’erg algérien. Les claviers font la danse du ventre en montant au ciel, profitant de l’expertise qu’a eu Versatile avec Acid Arab. Puis on arrive à la case White Light : ambiance boules de disco synthétiques et verglacées à la Alma Vox. On tape 3615 Nuits Blanches, mais on oublie d’écrire “love”, alors on s’casse, va à R Ville, pensons aéroport et avions, puis à l’ambient de Brian Eno, à ceci près qu’avec Gilb’R, c’est la musique non pas des lieux qu’on entend, mais bien celle qu’on a dans la tête en ces lieux, faite de gyrations, de pensées anxieuses et grésillantes dans lesquelles on se noie délicatement, pris dans un Vague Imaginaires. L’école de la nuit est la bande-son d’un film dont on serait le propre spectateur et réalisateur… mais dont le montage nous filerait entre les doigts.
Atlas des nuits intérieures
Les copains du label passent une tête : Judah Warsky, le temps d’une voix et d’un clavier ; Monica Tormell, chanteuse suédoise rencontrée aux Pays-Bas – pays de résidence de Gilb’R où a germé l’idée de l’album – et dont le grain relevé rappelle d’autres chanteuses (Annie, etc.) de ces contrées. Et d’autres. Une Beauté Tarée passe ; c’est une élégante petite panthère noire, vaillant chat sauvage remontant vers son corps de gloire, entre les cases, secondée par un tam-tam numérique la talonnant, avant de reprendre forme humaine devant le pas de sa porte, sculpture noire d’ombre… sommes-nous dans un village d’Afrique, ou dans une ville d’Europe ? Nous ne savons pas, nous ne savons plus, car des escales du Brésil au Maghreb, des Pays-Bas à l’Insomnie, s’espacent quelques secondes.
Tout se mélange en un sentiment de maelström. On voyage partout par quelques mystérieuses actions chimiques du cerveau ; c’est écolo, c’est bio, suffit juste d’un peu d’âme dans du papier à musique. À remarquer que l’ensemble est plus introspectif et moins dansant que les derniers Ray Borneo et Rubin Steiner. Autre ambiance incongrue : Deep Inside Center fait l’effet de guitares à la A Flock of Seagull à qui on aurait demandé d’avaler une purée de polygones ; c’est Miami Vice dans nos écouteurs, à ceci près que Monsieur Zinzin, l’habitué du N23, est dans notre champ de vue. Nicolas Chaix, génial I:Cube, maître du Château Flight avec Gilb’R, chapeaute le mixage sonore de l’album. C’est un treillage de sonorités, comme si trente ans de savoir-faire avaient déposé sur l’ensemble une goutte de nectar. Qu’attendent les fans de Boards of Canada et Pan American pour monter en bonne compagnie vers la planète Versatile ? Cette École de la nuit constitue un réjouissant billet d’envol pour quitter ce monde, du moins une demi-heure.
Tracklist :
01. L’école de la Nuit
02. La Règle du Vieux
03. Hà Mar (ft. Alvaro Lancellotti)
04. Rêve 36
05. White Light (ft. Monica Tormell)
06. R Ville
07. A Thousand Frames (ft. Monica Tormell)
08. Beauté Tarée
09. A Presença
10. Deep Inside Center
11. Monsieur Zinzin
12. Souffle Sauvage

