ugne&maria / ZOTASPHERE
[Hands In The Dark]

8.3 Note de l'auteur
8.3

ugne&maria - ZOTASPHEREAvec on-ne-sait-plus combien de centaines d’albums sortant chaque semaine, on essaie de varier les plaisirs, valsant d’artistes installés dont la chronique pourrait apporter une pierre détonnant de l’édifice critique (ou pas…) à d’autres dont la reconnaissance reste, disons, plus confidentielle. Le jeune tandem ugne&maria est de cette seconde catégorie, et c’est un véritable plaisir de consacrer une chronique presque “exploratoire”, sans beaucoup d’appui – on entend par là, avec peu d’informations et d’articles pré-existants au sujet de ces artistes. Elle l’est d’autant plus si notre découverte date d’il y a peu, résultat d’un clic curieux sans attente, puis d’une première écoute nous gagnant. C’est donc par ce second album, ZOTASPHERE succédant à HEALING (2023) qu’on apprend l’existence de ce duo d’ambient lithuanien résidant en Belgique : Ugnė Vyliaudaitė et Marija Rasa Kudabaitė.

Sérénité ambiante

Et par ambient, non celui “minéral” que l’on voit parsemé le segment “électro” des sorties hebdomadaires, productions confondant souvent le travail d’épure avec la fainéantise, mais une ambient house plus citadine que le laisserait présager sa pochette. Dès where to?, nous nous voyons plongé in medias res dans une atmosphère étrange et inexplicable, un état d’hébétude consentie, de soumission animale. Les bruits du quotidien échantillonnés par le duo semblent épars, désarticulés du continuum quotidien, prenant dès lors des allures inquiétantes, comme un pendant urbain aux travaux de Mélodie Blaison. La musique expérimentale, en particulier électronique, a cette capacité de suggérer l’indicible, le difficilement exprimable.

Comme certaines expériences hallucinatoires ou à la suite d’un trouble intime, la musique en slip (de paix) semble nous convier à abandonner toute prétention de libre-arbitre, stupéfaction en dehors du langage ; et on regarde alors la vie comme on aurait toujours dû : nue, sans fard. Dès lors, des filins déterministes apparaissent, comme chez Donnie Darko. Ce constat aurait de quoi faire hurler, mais c’est comme si la musique d’ugne&maria apaisait la révélation, inéluctable mais douce en son déclic. “Le Tao est vide, mais il est inépuisable. Quel abîme !”. On se laisse alors mener docilement à son lit moelleux, à l’abri d’un quartier qu’on aura toujours trouvé bizarre, grenouillant à l’état de vulgaire amas de cellules – ce que nous sommes, en somme ; avons toujours été.

La sphère du vide

On erre dans xmas rec entre nos draps blancs, et ils s’ouvrent sur le manteau de neige de la Défense, déserte et de nuit. À l’entente de nos pas, les fantômes de l’esplanade, tels des yōkai, se jettent sous les buissons. Un peu moins torturé que HEALING ou que la dungeon synth de Sopoorific, ZOTASPHERE semble s’être fait au vortex du monde, abstrait et inévitable. Et bien qu’un climat de torpeur persévère, il en découle un apaisement : celui de toucher aux fréquences du rien, au sensible du vide. On en vient à relativiser nos soucis, bien petites choses face à la marche frénétique du vivant. Ce sont des sentiments bien plats et prosaïques, mais qu’il nous arrive tous d’approcher un jour ; c’est juste qu’on ne se l’avoue guère. On ne sait plus si on nous a ouvert, mais on déambule dans le Musée de la Musique pour une visite nocturne, la tete vide. Ou alors est-ce la Cité des Sciences ? Il fait chaud, c’est l’aube, et le sol sent le propre chimique. Un dragon baille dans une Villette endormie. La vie a de ces allures de films miniatures, parfois… L’électro est un genre puissant pour renvoyer à des sensations premières, primitives. Comme s’il nous accouchait, nous muait.

À la réflexion, drôle est de constater que la musique la plus technologique est peut-être celle qui se rapproche le plus des tâtonnements de musiques ancestrales. On avait eu cette même réflexion avec Total Blue. Il arrivera de penser à la musique d’un label comme Wisdom Teeth (Facta, abentis, etc.), par exemple, de même qu’aux travaux ASMR de Vel, en plus lent encore, la danse en moins. zota forever en déborde, rappelant par moment le Phasing News de Bob Sinclar ou les travaux dubs de Gilb’R et d’I:Cube du label Versatile. Il y a dans cette musique comme un mystère nous échappant, le pourquoi des sonorités restant inexpliqué par les artistes, à moins d’être télépathe ou de disposer d’une note d’information explicite ; par défaut, il n’y a plus qu’à trouver cette clé d’interprétation en se portant cobaye. Les raisons précises de la sensation différeront probablement d’un individu à l’autre, et pourtant, chacun semblera s’accorder, sans l’aide d’un mot, sur un tronçon commun d’émotion (la solitude, la perdition…) qu’évoquera cette musique.

ZOTASPHERE est un véritable plaisir de découverte, ludique comme fascinant. On regrettera seulement une durée trop courte, ne dépassant la demi-heure. On pourra comprendre ce choix par cette même surabondance musicale évoquée plus haut, qui explique sûrement le format resserré d’une musique que l’on qualifiera de plus “exigeante”. À tort, car cet album nous parle avec une justesse rare, dans une langue dont nous ne sommes pourtant pas les maîtres.

Tracklist
Liens
01. where to?
02. slip
03. la tete vide
04. xmas recs
05. I contain Multitudes
06. a tidal pull
07. take it back
08. zota forever
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