Petite histoire d’un grand disque Super Mal Produit

SupermalprodelicaAu milieu des années 1990, ils sont nombreux ces kids de la pop à guitares électriques, auditeurs de Bernard Lenoir, lecteurs des Inrockuptibles (sur le déclin) ou de Magic (qui a pris le relais), mais surtout stimulés par un underground dynamique aux fanzines pointus, à se prendre baffes sur baffes électro qui les sortent de leur train-train. La liste est longue, du Blue Lines de Massive Attack au Endtroducing de DJ Shadow, des débuts de Tortoise aux prémices du drum’n’bass avec Omni Trio ou Alex Reece. Opérant depuis la Savoie, Martin Dupré a comme beaucoup d’autres à l’époque monté depuis 1994 Paperplane, son micro-label international pop à coup de singles rock garage (les anglais Avocado Baby, le bordelais Kim, les californiens de Refrigerator) et d’une compilation cassette en guise de manifeste, Cosmic Slop. En ce printemps 1997, un disque va donc venir bouleverser durablement les schémas établis, un de ces disques à la destinée peu commune, de ceux que l’on décrit des années après comme « cultes ».

Langue pendue 12 super mal produit« Super Mal Produit, une histoire du disque Supermalprodelica », douzième livraison du fanzine strasbourgeois Langue Pendue revient donc sur la destinée de cet album de Supermalprodelica, tout premier disque d’un musicien sorti d’un peu nulle part si ce n’est de son Tarn jalaberien, à Mazamet. Si Michel Wisniewski, étudiant en informatique à Toulouse est un mordu de musique, il s’intéresse plus à la culture club et électro qu’à la pop indé mais les deux univers cheminant l’un vers l’autre, c’est au célèbre magasin Rough Trade de Bastille, lieu de passage obligatoire de tout provincial en goguette à la capitale, que les routes du savoyard et du tarnais vont se croiser.

Renaud Sachet, activiste de cette époque et toujours aujourd’hui derrière les travaux de l’Arrière Magasin en ligne, Groupie ou Langue Pendue (qui est également un label) est un fameux dénicheur d’archives. Si on se souvient de son minutieux travail autour des Années Lithium (Langue Pendue n°11 en 2022), ce nouvel épisode centré cette fois autour d’un seul et unique disque est une fois de plus un passionnant recueil de témoignages richement documenté d’illustrations, de reproductions d’articles et de photos d’époque. On y croise bien entendu les deux principaux protagonistes, mais on dérive aussi sur les rencontres et les univers qui ont façonné ce disque, notamment celui de l’émission de radio Mondial Twist FM.

Pour les chanceux qui ont dans leur discothèque l’édition originale du disque sur Paperplane, sa redécouverte coule de source et (r)éveille sans la moindre difficulté la même curiosité et les mêmes émotions qu’à l’époque. Disque d’excellence, impressionnant, il fourmille de trouvailles sonores, le plus souvent sous forme de samples dont l’assemblage, rappelons-nous de l’époque, bien plus rudimentaire qu’aujourd’hui, relevait d’un véritable geste artistique alors encore largement méconnu, pour ne pas dire complétement dénigré dans l’opinion jugeant sévèrement ces emprunts, ces « vols » même dont les victimes, ces vénérables artistes avaient eux sué sang et eaux pour les créer. Ou pas ; l’histoire de la musique montre souvent que ces bouts de musique emblématiques samplés ont eux-même des origines parfois un peu troubles.

Supermalprodelica Lipstick KillerPour les autres, Langue Pendue n’ayant pas réputation de faire les choses à moitié, la parution du beau fanzine s’accompagne d’une réédition CD remasterisée et augmentée de Supermalprodelica ainsi que de Lipstick Killer, une relecture actuelle signée Michel Wisniewski qui n’a en réalité jamais cessé depuis d’enregistrer. L’évolution est de taille : quand Supermalprodelica était poussé par un impressionnant souffle humain, rempli de puissantes vibrations émotionnelles que décuplait l’échantillonnage, Lipstick Killer, avec ses basses électroniques et ses synthés modulaires, offre une vision bien plus minimale, froide et désincarnée. L’expérience n’est pas inintéressante mais peine franchement à rivaliser avec un disque dont le souvenir à peine ravivé semble en réalité toujours avoir été là, inscrit au plus profond d’une mémoire musicale riche de milliers de rencontres dont celle-ci ne fut pas des moindres.

Tracklist Supermalprodelica
01. Pierre Clementi
02. Chromium
03. Demi-Tour
04. At Mr. Quark’s Funeral (Strangers Meet And Eat Together At His Place)
05. Kung Fu
06. The Julien And Mathilde Chain
07. Whitewater
08. Jack Bruce
09. Industrial Light And Magic
10. The Beach
11. Ilmun
12. Non-Lieu

Tracklist Lipstick Killer
01. P M
02. C H
03. D T
04. M Q
05. K F
06. J M
07. W W
08. J B
09. L M
10. T B
11. I U
12. N L

Liens
Le site de l’artiste
Le site de Langue Pendue
L’Arrière-Magasin

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