I:Cube / Eye Cube
[Versatile Records]

8.4 Note de l'auteur
8.4

I:Cube - Eye Cube

Un album d’I:Cube est un évènement, tant le mystère encerclant l’homme est encore plus grand que lui. Si l’on excepte le « M » Megamix (2012), le généreux EP Double Pack (2018) et un album live, cela faisait près de deux décennies que Nicolas Chaix, de son vrai nom, ne nous avait donné d’album studio. L’année dernière, on avait obtenu un album surprise avec John Cravache sous le nom de Chimère FM, le genre d’associations que la communauté de Versatile a tendance à faire ; mais depuis un certain temps, plus grand chose venant de lui seul. Avec Eye Cube, renvoyant à l’un de ses premiers alias, le temps semble venu de jeter un regard intérieur.

Tué dans l’œil

Il suffit pourtant d’une dizaine de secondes pour reconnaître que nous sommes bien chez lui. Pénétrer le Eye Cube revient à se perdre dans un océan d’abstractions. On penserait presque se mouvoir dans les pleines pages de Philippe Druillet ou d’Enki Bilal. Dans Vantableu, on croirait entendre une embardée désertique de Laurent Garnier avec The Limiñanas (nous faisons référence à l’album commun De Película) sur la banquette arrière, tentant de semer une tempête de vaisseaux nous collant au train. À l’écoute de cet hululement électronique, on pense aussi à du Maurice Ravel repris par Jean-Michel Jarre, puis nous percevons des arabesques, s’expliquant probablement par la proximité d’I:Cube avec Gilbert Cohen (Gilb’R), compère de leur Château Flight et ami fidèle du label. La cadence augmente, la virée s’intensifie, devient plus haletante. Par sa musique, I:Cube nous fait apparaître une estampe devant soi, créateur d’univers sonore à sa manière.

On parlait de films et de planches; ce sont plutôt des paysages. Il règne une solitude dans l’électro d’I:Cube présentant des lieux déserts similaire aux fonds d’écran de nos premiers ordinateurs ; des contrées vides de vie, eidolons sans visage. La prise en main de Kaszio Plus 1 est étonnamment intuitive, rappelant nos tâtonnements avec la calculette. Il est 2h47 sur notre montre, et demain, il y a examen de math. Comme unique lumière, une lampe éclairant notre bureau plein d’épluchures de gomme, des murs nus et blafards d’étudiant. Ce n’est pas beau, c’est même très laid; mais cette laideur déclenche en nous un regain de tendresse. 0_0_01_48, voilà les nombres qui nous reviennent en tête, des spirales de décimales plein les yeux de ce rêve sans sommeil. On s’est avachi, et on plonge dans les suites, entrevoyant les dieux du nombre d’or, pensant avoir trouvé la martingale de nos problèmes. On n’est pas sûr de l’avoir fait exprès, ni de la retenir à vie, mais tant que cela couvre le test, c’est tout bon. Il règne dans Eye Cube un climat hésitant entre confiance inquiète et intimidante défiance, entre sortilèges et hypnoses, les nappes électroniques se transmuant en brumes sur l’excellent Prismatic. On s’enroule dans le sommeil.

Puissance trois

On a l’impression de se perdre dans un labyrinthe, de tomber en travers des portes, comme Alice. La Grotte Aux Fées est d’une somptueuse angoisse ne disant son vrai nom. Nous faisons face à un mausolée de glace, sans entrée ni sortie. La piste rappelle en tout point certains artistes du label Grande Rousse Disques, en particulier l’album VINTVRI de Mélodie Blaison et le Waterfall Cave de Sopoorific. À l’écoute du Marraine de Fille Unique, on avait pensé distinguer derrière le pseudo aux cheveux longs I:Cube (et cela, avec précaution), tant il y a ce quelque chose de commun mêlant la mystique à l’effroi. Montsouris n’apparait plus comme un parc, mais comme un astre occlus attirant exoplanètes, étoiles et chiens errant en son œil noir. La plage ressemble à un Brian Eno lugubre. C’est inexplicable comme la musique, à égalité avec une certaine littérature, peut rendre pondérable l’indicible, l’incroyable.

Nous serons étonnés de ne pas constater autant de densité (et diversités) que Picnic Attack (1997), Adore (1999) ou 3 (2003), l’incroyable trilogie ayant consacré I:Cube, avec St. Germain, au rang du cercle intime des faiseurs d’atmosphères de cette french touch du premier âge. On notera une minoration des morceaux plus mouvementés, disons club, se limitant à 0_0_01_48Gypsotheque décrit moins un intérieur carnavalesque de boîte tsigane qu’un voyage entre les brumes du matin, à l’heure où blanchit la campagne. Il y a ce sentiment de magnétisme et d’attraction ne se déparant jamais d’une tourmente sourde. À son écoute, ce n’est peut-être pas un merveilleux soleil qui vous fait face, mais un admirable, sincère paysage de désolation. C’est tout comme si, au contact de sa musique, les sonorités (ou beats) se déployaient pour se transformer en pixel (ou bits) et ainsi dessiner un espace d’une infinie vastitude nous englobant. Eye Cube est donc un album immersif, inclusif de la plus belle des manières.

Tracklist
01. Prismatic
02. Vantableu
03. Gypsotheque
04. La Grotte Aux Fées
05. Kaszio Plus 1
06. 0_0_01_48
07. Montsouris
08. Infinite Melodies
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