Télépopmusik / Everybody Breaks the Line [Warm Music]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Telepopmusik / Everybody Breaks the LineImpossible d’être passé sous les ondes de Télépopmusik. Fer de lance d’une “French Touch sur canapé” (lounge music), c’est avec l’album Genetic World que Christophe Hétier et Stéphan Haeri déboulèrent sur nos radio et (grands) écrans en 2001. Leur Breathe passait pendant plus d’une décennie sur les toiles des salles UGC, vantant les mérites de la Peugeot 307. Le titre, par son ambiance feutrée d’hôtel 5 étoiles, se mariait merveilleusement avec la douce odeur matinale du nettoyant de la première séance, accompagnant le vaillant lève-tôt – venu profiter d’une salle sans pop-corn – de la torpeur à l’éveil.  Elle est considérée comme un indémodable, s’écoutant allongée sur un sofa, aussi proche dans son rendu de l’anesthésiant Phasing News de Bob Sinclar que de l’entêtant Sinnerman par Felix Da Housecat. Une légende urbaine voudrait même que Janet Jackson se lave nue sous l’eau chaude en l’écoutant religieusement, chaque matin. C’est dire…

Puis ce fût au tour des marques de Carte Noir et Air France de flairer le potentiel télégénique du son Télépop’. Voilà la marque du tandem. Une musique jamais inutilement dansante, mais toujours vivifiante. En un mot? Ondoyante. Il n’était pas étonnant d’entendre passer une piste de Genetic World lors d’un vernissage parisien ou du grand raout cannois, album parfait pour les préliminaires à la mondanité. Le duo pondit ensuite le moins bon, mais tout aussi étrange Angel Milk, plus expérimental et jazzy, qui nous convainquit qu’Antipop et 2Square (pseudonymes des deux compères) étaient faits non seulement pour la pub, mais aussi le “vrai” cinéma. C’est avec surprise que leur 3ème album arrive dans une France covidée et déclubisée, en totale perdition. Télépopmusik, sauveurs des âmes confinées?

Néo, rétro, boulot, dodo

Dreams ouvre le bal.

Dream ripped us apart
You know we went too far again
Deep, dark dreams never treat us like a friend
Time move on, ticking fast

 

Dès lors, un constat s’impose : les Télépopmusik ont vieilli, et pour notre plus grand bien. Revenu d’entre les morts, s’étant éparpillés entre projets solo et bambins, ils sont de ceux qui savent. Les rêves ont un goût d’amertume. L’échec de l’utopie soviétique ou du libéralisme infini, leurs mensonges illustrant les clips résonnent avec la musique du duo. Fini le temps des inserts acoustiques, fini la machine à fric ; nous sommes entrés dans l’ère totale du digital. Les majors comme EMI, leur ancienne écurie, se sont faites démantelées avec l’arrivée du tout-numérique. Ce 3ème album répond à l’urgence du feu. Un son métallique, teinté de gravité, aussi froid et futuriste que les macro-ordinateurs de Tchernobyl. On assiste à l’éclosion d’un son nouveau. Certes, pas révolutionnaire, puisque se coulant dans le courant synthwave qui fleurit depuis 2010, signe du désarroi existentiel de certains producteurs atteints du syndrome Peter Pan. Mais doublement nouveau, car jamais entendu au sein de notre tandem, et se refusant au spleen auquel a cédé une tripotée de contemporains fonçant marche arrière dans la machine à nostalgie. Une musique doudou? Non merci. Antipop et 2Square, eux, regardent le passé à travers le rétro(viseur). Et c’est amplement suffisant.

La défaite en dansant

La voix bisexuée du néerlandais Young & Sick, languide et légèrement androgyne, est parfaitement fissible dans les sonorités épurées des excellents Circles et Connection. Le couplage des deux donne un rendu impérial et imposant. Alors que le second est un superbe morceau sous influence new wave 2.0, Circles, lui, n’est pas sans rappeler les travaux d’Eli & Fur sur You’re So High. Des mélodies contemplatives de par ce downtempo, mais d’une fraîcheur dansante absente des premiers albums. It Hurts, dont le clip suit une femelle solitaire dans un monde interlope, montre des homo festivus se frôlant sans jamais s’accrocher.

You clear my mind
Yet I know it was time to change direction
It’s too late

I’ve been hitting it hard
But your body wasn’t
And you’re so cold

Oh, it hurts
You didnt’ tell me goodbye
‘Cause I knew you’d be back to win me over

Lecteur, ne te défenestre pas. On aurait parié sur du Jabberwocky, mais un Jabberwocky las et mature, qui en a vu des vertes et des pas mûres. Oscillant entre course nocturne vers l’avant et tristesse urbaine, l’interprétation de Jo Wedin nous rappelle qu’à Paris, la fête est finie. Un fil d’Ariane émerge entre les pistes. Quelque chose de désenchanté, de désillusionné. Les Télépop’ ne sont plus naïfs, ils savent que l’âge d’or de l’ancien monde est passé. Un nouveau émerge, avec son lot d’emmerdes. Pour autant, faut-il tout arrêter? “Le vent se lève, il faut danser!“, tentent-ils de nous souffler à l’oreille. Voilà le cogito ergo fiesta prodigué malgré le tout à vau-l’eau. Car bien que glacées, pratiquement toutes les pistes de l’album sont euphorisantes, la faute à des voix conférant une éloquence à une rythmique déjà, elle, exaltante. Louons la lucidité et l’honnêteté des Télépop’ faites musique.

Aucune piste n’échappe aux vocalistes : la fidèle Angela McCluskey, Mau et Sylvia Black répondent présents. Passez à présent à la plage Who Gives a Fuck. Celle-ci trahit le plus les influences des deux cinquantenaires. Contemporains à tous les gamins qui s’essayaient au rock et à la boîte à rythme, les deux compères ont tété les même mamelles que AirCassius et consort : Pet Shop Boys, Kraftwerk, New Order… Un peu de Visage par-ci (Connection), un peu de Moroder par-là. De même pour le rock alternatif, où on croira reconnaître, au tout début de Come To Me, un accord fantôme de Joy Division. C’est le talent de l’élec-rétro et du néo disco français : concasser les coups de foudres musicaux adolescents  pour ensuite en saupoudrer – plus ou moins – délicatement des ossatures à rythmes digitaux. Les Télépopmusik y arrivent merveilleusement bien. Who Gives a Fuck fait étrangement penser à Sex (I’m a…) de Berlin (produit… par Moroder bien sûr!) dans l’échange homme-femme. Influence conscientisée? Peu importe, il reste l’italo disco… et le nihilisme des fuck.

TVpopremix

Un bref mot à l’encontre de la palette de remix. Ils sont de bonne facture. Les versions club des singles remixés par Mala Ika ou In Flagrandi confirment nos intuitions : alors que les basses des versions album étaient atténuées, celles-ci rajoutées les font ressembler comme deux gouttes d’eau à la synthwave de Kris Menace ou de Douze. Tant qu’elles lorgnent du côté de chez Pryda. Peu original… mais révélateur. Dans un tout autre style, les remix par Reznik & Mikesh confèrent une couleur Depeche Mode à Connection, alors que Bawrut l’arrange en morceau techhouse. Avec It Hurts, Neanticønes aboutit à un morceau contemplatif, qui aurait pu figurer dans Genetic World. Le remix est plus Télépop’ que les Télépop’ même, ce qui en devient troublant. Même remarque pour Dreams, pour lequel Everydayz aboutit à un pur trip hop des familles, alors qu’Ansr choisit de le travestir en un morceau acid au dernier degré. Passez-les lors d’une free party, c’est la certitude d’être embarqué par les flics deux heures plus tard.

Top of the Telepops’

Apartée bouclée sur les réagencements des singles, revenons aux pistes originelles. Délesté de l’attirail acoustique, le niveau d’affinage des beats s’avère impeccable. Impeccable dans l’obstination à ne pas céder à la frugalité minimaliste qui faisait leur pâte. L’art dans la débrouillardise a du bon, car Télépopmusik navigue sous contrôle, et fonce droit vers le grandiloquent avec l’inquiétant Hopali et l’aérien Ghost of Love. Le moyen Wait for Me renoue avec la veine trip hop du duo, dans une exhorte harassante, mais là encore, cohérente. Wings of Dove se mâtine d’un zeste de rock électronique (les Télépopmusik adulent Sonic Youth et Massive Attack), dans un son coulant, s’entrelaçant à merveille avec Sylvia. Mais c’est avec Why oh Why que la pièce maîtresse arrive, saphir de l’album. Le morceau, avec ses synthés sans concession et sa voix de sylphide diaphane, est ravageur.

La nouvelle galette des Télépop’ est résolument top. L’ensemble est cohérent jusque dans sa piste éponyme. Elle nous incite à nous promener seul après 18h, avec elle dans les oreillettes. À ne pas céder au confinement moutonnier. À vivre, en somme. Il aurait été d’utilité publique que le gouvernement l’écoute. Tout le monde franchit le couvre-feu à un moment. C’est folie que de penser que les forces de vie sont cloisonnables. Electro froide ni trop uptempo, beaucoup moins trip hop, mais bien plus trippant, l’album est une réussite solide. Fan de garage 90’s qu’ils sont (A Guy Called Gerald, MauriceInner City), il serait intéressant de les voir arrimer ce genre pour le passer sous télépop-scope un jour.  On espère donc voir les deux amis passer la quatrième fournée pour accompagner la relance.

Tracklist
01. Dreams feat Young & Sick
02. Circles feat Young & Sick
03. Connection feat Young & Sick
04. It Hurts feat Jo Wedin
05. Hopali feat Angela McCluskey
06. Who Gives A Fuck feat Mau & Sylvia Black
07. Ghost Of Love feat Young & Sick
08. Wait For Me feat Sylvia Black
09. Why Oh Why feat Sylvia Black
10. Wings Of A Dove feat Sylvia Black
11. Come To Me feat Sylvia Black
12. Everybody Break sThe Line feat Angela McCluskey
Ecouter Télépopmusik Everybody Breaks the Line

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