In The Court of The Crimson King (Documentaire de Toby Amies)

9.4 Note de l'auteur
9.4

In The Court of The Crimson King (Documentaire de Toby Amies)« Je ne peux pas être le seul homme sain d’esprit dans cet asile de fous », déclare le seul membre permanent du groupe depuis… 50 ans, Robert Fripp, quelque part dans le documentaire réalisé par Toby Amies à la gloire (relative) du groupe King Crimson. Réalisé sur commande de son leader dictateur et guitariste en chef, pour marquer le demi-siècle du groupe considéré comme l’un des initiateurs du rock progressif, ce documentaire incroyable baptisé du nom du premier album (le plus connu) du groupe, In The Court of King Crimson, est saisissant, terrifiant et merveilleux.

Sur près d’1H30, on embarque en effet à l’intérieur de cette caravane en folie à la longévité invraisemblable qu’est le groupe né en 1967 du côté du Dorset. A cette époque, deux frères musiciens sont à la recherche d’un organiste pour leur groupe. C’est un petit gars qui ne joue que de la guitare qui répond, un dénommé Robert Fripp, mais il rejoint le combo qui enregistre quelques singles et un album en trio avant de s’adjoindre un multi-instrumentiste, Ian McDonald, alors en couple avec l’ex chanteuse de Fairport Convention. Un bassiste chanteur recruté plus tard, le Crimson King naît et transforme immédiatement l’essai avec un premier album où McDonald, l’alors principal compositeur du groupe, réussit le prodige de mêler rock psyché, folk, musique classique et jazz pour un résultat inédit et étonnant qui s’incarne principalement dans un morceau emblématique, le 21st Century Schizoid Man. Cette chanson change la donne en 7 minutes et 20 secondes et offre une sorte d’extase inégalée aux amateurs de gros son et de voix distordue. Les paroles engagées (sur le Vietnam entre autres) ont l’originalité d’être écrites par un membre extérieur au groupe, Peter Sinfield. L’album est remarquable entre les moments calmes (le floydien I Talk To The Wind) et les morceaux complexes et inspirants comme Moonchild, composé par Fripp. La tournée américaine qui suit l’album provoque quelques dissensions créatives dans le groupe et une implication vacillante pour les frères Giles et McDonald (qui n’apprécient pas tant que ça la vie en tournée). En quelques mois, le noyau dur originel quitte le navire, bientôt suivi par le chanteur. Robert Fripp qui veut emmener le groupe dans le champ des « musiques complexes » prend le pouvoir et ne le quittera plus en recomposant intégralement le line-up.

Ce petit résumé historique est mis en scène dans le documentaire avec les témoignages de la quasi totalité des protagonistes et notamment le témoignage un peu affligeant de McDonald qui n’en finira jamais de s’excuser auprès de Fripp d’être parti et que l’autre ignorera ensuite presque toute sa vie (McDonald rejouera brièvement du saxo sur l’album Red avant que Fripp ne dissolve le groupe en 1976), jusqu’à sa mort en février 2022.  La dictature est en marche, Fripp se comportant ensuite (et malgré ce qu’il affirme) comme le leader maximo du groupe qu’il déforme, transforme, explose et sépare à sa guise. Cette partie est traînée avec humour presque dans le documentaire en incorporant des échanges avec un Fripp qui non seulement travaille son instrument plus de douze heures par jour, mais est un total control freaks aux exigences démesurées avec chacun des membres de son orchestre. Il emmène le King Crimson où il veut, du folk à la pop en passant par des variations world assez formidables, organisant autour de lui une forme mouvante, passionnante et un recrutement qui est commandé sur la « compétence », un mélange de relationnel et de maîtrise totale de l’instrument.

Au fil des décennies (et c’est ce que montre le documentaire), le groupe devient une formation à géométrie variable (1, 2 ou 3 batteurs) qui mène une carrière aussi mouvementée et heurtée que The Fall. La comparaison entre Fripp et Mark E. Smith vient à l’esprit mais avec un Fripp qui n’hésitera pas à virer l’ensemble du groupe en 1971 parce qu’il condamne leur comportement hédoniste, alors que Smith est notoirement englué dans sa consommation d’alcool et de speed. Le film est terrifiant lors des scènes où il met en scène Fripp et ses hommes, et notamment (sur la fin) quand l’un des musiciens se réjouit de ne pas voir « l’œil » près de lui, une petite créature en plastique que Fripp dépose chaque soir sur le pupitre de l’un de ses musiciens pour lui indiquer qu’il l’a à l’œil et que le gars est sur un siège éjectable ! Fripp cause avec une élégance et une rigueur sidérantes, vieux monsieur noble qui met en place un système de harcèlement d’une belle modernité.

Ses comparses et néanmoins amis naviguent à ses côtés avec la fierté de compagnons d’armes, de complices et de victimes masochistes. Chacun vient au King Crimson avec sa baleine blanche : savoir ce qu’il vaut, oublier sa vie de tous les jours, connaître ses limites, tutoyer l’excellence dans des instants de grace ou, comme Bill Rieflin, l’un des personnages les plus émouvants et justes du film, pour tromper la mort. Le batteur du groupe est le pendant humain (et ami) d’un Fripp monolithique et désagréable. C’est le vrai héros en second du film. Atteint d’un cancer de la prostate très avancé, il choisit de tourner avec le groupe parce qu’il veut continuer à vivre et à « justifier son existence » dans la musique. Entre l’insensibilité apparente d’un Fripp et la figure héroïque de Rieflin (américain qui a joué aussi avec Ministry et REM) se noue, pendant le film, une vision de l’Absolu dans l’art, et de l’exigence comme éthique de vie, qui constitue la vraie richesse du documentaire. Rieflin mourra peu après la fin du tournage en 2020 à 59 ans. A la suite de ce décès, la tournée se poursuit et on n’en reparlera plus, même si le film lui est dédié.

On n’en dira pas plus pour ne pas tout divulgâcher et ne pas être trop long : le film revient aussi de manière très intéressante sur le processus de création au sein du groupe et en général, sur ce qui est écrit et relève du souffle divin. Le film revient sur la fraternité, sur ce qui peut rassembler des artistes, ce qui les unit et les désunit. C’est un formidable portrait d’artistes et d’hommes qui ont à voir ensemble, en même temps qu’une belle porte d’entrée vers l’œuvre d’un groupe dont la renommée et l’épaisseur de la discographie peuvent effrayer les curieux.

Into the Court of the Crimson King donne envie d’écouter les disques et de se perdre dans la folie créative qu’il représente. C’est un film à voir absolument si l’on s’intéresse aux dynamiques propres au groupe et aux génies fous…

On aurait bien sûr aimé que Robert Fripp revienne face caméra sur ses collaborations solo avec Bowie, Eno et d’autres. Mais c’est sûrement une autre histoire. A noter que s’agissant d’un documentaire « autorisé », il n’y a ici pas un mot plus haut que l’autre mais une vraie liberté artistique qui s’exprime et qui permet assez bien de cerner le modèle si particulier dans lequel évolue le groupe.

Le film en avant-première française sera projeté le dimanche 13 novembre dans le cadre du festival Musical Ecrans de Bordeaux

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