Crock of Gold : sans pédé, ni pute, Shane MacGowan est toujours en vie

Crock of Gold: A Few Rounds with Shane MacGowanOn y reviendra sûrement lorsqu’on aura reçu notre DVD mais s’il y a bien une chose ou une personne dont l’année 2020 ne sera pas venue à bout, c’est de notre héros absolu Shane MacGowan. En espérant ne pas lui porter la poisse pour les quelques jours qu’il reste à tirer, le chanteur de The Pogues, né le jour de Noël en 1967, devrait s’en tirer et tenter de filer en toute légèreté vers ses 64 ans à la fin de l’année prochaine.

Le documentaire que lui consacre Julian Temple, l’auteur entre autres choses de The Filth and The Fury, sous-titré Crock of Gold, A Few Rounds with Shane MacGowan, est sorti le 4 décembre et fait l’unanimité. Il s’agit d’un portrait (en partie commandé par le manageur de l’Irlandais et soutenu financièrement par Johnny Depp, ami fidèle du chanteur) intime qui revient non seulement sur la carrière poétique et éthylique du MacGowan mais aussi sur les rapports qu’il entretient à son héritage irlandais. Temple y retrouve, à travers le personnage haut en couleurs de MacGowan, cette interrogation “je t’aime moi non plus” qu’il voue depuis des décennies à l’Angleterre. En attendant de le voir en intégralité, on peut déjà s’amuser ou s’attrister de ce qu’il reste désormais de notre héros de jeunesse : un gars qui tient encore debout mais qui a artistiquement disparu de la circulation depuis plus de vingt ans, cuit et recuit par le mélange d’alcool et de drogue. Crock of Gold est un documentaire nostalgique et qu’on ne doit évidemment pas regarder avec l’idée de se moquer de ce qu’il reste à voir et à entendre de l’un des plus grands poètes punk des années 80-90. Les séquences tournées récemment ne sont pas ce qui est le plus précieux ici même si on pourra y voir une forme de point final à l’odyssée punk dont MacGowan a fait partie dès 1976.

Pour les fans du bonhomme, la période est évidemment propice à réécouter son indépassable standard de Noël, Fairytale of New York, dont le caviardage récent par la BBC a fait pas mal causer. En cause, l’emploi, lorsque les “amoureux” s’invectivent vertement d’une série d’insultes jugées homophobes et sexistes. En effet, alors que la demoiselle reproche à son poivrot de copains d’avoir gâché sa vie, résonnent clairement ce couplet quasi parfait en l’état :

You’re a bum
You’re a punk
You’re an old slut on junk
Lying there almost dead on a drip in that bed
You scumbag, you maggot
You cheap lousy faggot
Happy Christmas your arse
I pray God it’s our last

Soit “tu es une cloche/ Tu es un punk/ Tu es une vieille salope à jeter/ Etalée à demie morte sous perfusion sur ce lit/ tu es un tas de détritus, une vermine/ une pédale bas de gamme et pouilleuse/ Joyeux Noël trouduc/ Je prie pour que ce soit notre dernier”. 

Sauf à considérer que deux soûlards qu’on emprisonne devraient s’épargner ou utiliser une langue plus châtiée et contrôlée, censurer le texte de MacGowan, remarquable et magnifique, parce qu’il utilise le mot “faggot” (pédé) et “slut” (salope) est évidemment une aberration. Faut-il y voir un signe débile des temps nouveaux ? Une nouvelle manifestation de la censure ? Faggot a été remplacé par haggard, ce qui n’a pas empêché la chanson d’être à nouveau classée chanson de Noël n°1 des Britanniques dans un récent sondage. Shane MacGowan, consulté, a trouvé l’affaire “ridicule” et n’a pas jugé bon d’entrer dans une polémique largement soutenue par la communication en défense d’un Nick Cave (autre ami de MacGowan) qui y est revenu à plusieurs reprises pour dénoncer cette mesure. La diffusion du morceau en Angleterre repose désormais sur une version corrigée ou alternative. Rappelons, histoire de relativiser cette affaire, que les altérations du texte ne datent pas de maintenant puisque déjà en 1992 Kirsty MacColl avait, lors d’un passage à Top of The Pops, changé le fameux “faggot” en “haggard” en réponse à une demande de la production. Depuis 2007, une version expurgée circulait largement sur les ondes, alternant avec l’originale au gré des prises de position politique des dirigeants des radios. Il est donc faux de considérer que le débat date de 2020 et est un marqueur spécifique de la reconquête des lobbys sexuels sur la langue. C’est bien la version 2007 qui a été utilisée pour une récente compilation Tik Tok. A l’époque, MacGowan s’était expliqué en disant qu’il avait voulu rendre authentiques ses deux personnages et que leur expression correspondait à la fois au contexte, à l’époque et à leur niveau de langue général. La voix de la sagesse…

 Longue vie au King.

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