Exclusif : l’interview surréaliste de Michel Polnareff – « Mon gilet jaune, c’est la musique. »

7.5 Note de l'auteur
7.5

Michel Polnareff - Enfin !Croisé lors d’un de nos derniers voyages psychédéliques, le double stellaire de Michel Polnareff, disparu il y a 35 ans maintenant, a répondu longuement à nos questions sur son dernier album, M’enfin!, sur la vie après la mort, et les secrets de son génie pop. Erotomane acharné, génial et d’une érudition extrême en ce qui concerne le rock des années 60 à nos jours, Michel Polnareff signe avec M’enfin son premier album posthume (qu’il choisit de sortir avant sa propre disparition), un album composé de chansons éparses, disparates et inégales mais aussi psychédéliquement branché que le meilleur des Flaming Lips, un album bon à pleurer, impeccable pour baiser des mannequins extraterrestres, se battre avec des CRS ou boire des Perrier rondelles. M’enfin est un trip aussi puissant qu’une overdose de baies de Goji. Polnareff n’est plus seulement l’Amiral, c’est Battlestar Galactica et Albator à lui tout seul, un capitaine corsaire qui combat et voit à travers la réalité. 

C’est votre premier album posthume. Vous avez laissé beaucoup de matériel derrière vous ?

Oui, il y a de quoi tenir trois ou quatre décennies sans souci en sortant un morceau tous les six ou sept ans. J’ai laissé une reprise de Tino Rossi, une autre des Pink Floyd ainsi que trois instrus issus de sessions secrètes avec Jimmy Page et John Paul Jones en 1965.

Cet album est assez composite. On sent que l’écriture s’est étalée sur une très longue période…

Oui. Une première partie a été enregistrée avant ma mort. Le reste après. Ça n’a pas tellement changé ma manière de travailler mais j’ai dû changer de studio et aussi de musiciens et il est possible que cela s’entende sur le disque. Certains ont dit que la production était faiblarde et que le son n’est pas homogène. Je leur dis : « Essayez de bosser avec des anges ! Techniquement, ces mecs sont très limités. Et leur matos est pourri. » Mais ils baisent plutôt bien et ne comptent pas leurs heures. C’est agréable aussi quand, comme moi, on aime bosser la nuit. Ils ne te font pas chier avec les heures sup’ et les plages de sommeil.

M’enfin a été composé la nuit principalement, comme la plupart de vos disques ?

(sourire) Je vois que vous avez saisi la référence à Gaston Lagaffe. C’est une bande dessinée que j’adore. C’était un clin d’œil, parce que, comme moi, il n’est pas rapide. Et puis, entre nous, j’appelle ma femme, la Mouette. L’Amiral/ La mouette. C’est marrant. Gaston a sa mouette aussi.

Oui j’ai composé la nuit, jamais avant dix heures.

Du matin ?

Oui. J’aime bien cette heure-là. Huit, dix heures. Onze. Quand il fait encore nuit mais que le soleil est déjà levé. C’est l’heure où les gens se lèvent pour aller au travail et toi tu es là, tu n’as pas fermé l’œil depuis la veille et tu te mets au piano et il y a les notes qui arrivent, elles te parlent et tu les recueilles avec le bout de tes doigts. C’est une pure sensation. Je crois que c’est la nuit elle-même qui a composé plusieurs morceaux de cet album. Elle m’a parlé comme on parle à un vieil ami. La nuit est jazz, vous savez. Elle aime bouger et remuer du cul.

J’ai été impressionné par Phantom. C’est un morceau incroyable. De près de onze minutes. Tu passes d’une musique très seventies, opératique à une forme de hard rock à Led Zep justement, vers la fin. C’est un morceau insensé.

Oui. C’est exactement ça. J’ai assemblé le morceau à partir de quatre ou cinq séquences différentes. La première m’a été inspirée un jour où j’allais faire mes courses au Cora de Las Vegas, tu vois, celui qui est près du casino. Je me suis dit, c’est exactement ça. C’est une musique d’ascenseur mais d’un genre nouveau, qui te donne l’impression que tu accomplis un geste héroïque en allant acheter ta boîte de thon et tes pousses de bambou. Pour la deuxième séquence, j’ai utilisé un travail de commande. On m’avait demandé de faire le générique d’une émission politique présentée par David Pujadas. Mais ils n’ont pas aimé la flûte de Pan et puis de toute façon, lorsque j’ai transmis le morceau, il était trop tard. J’ai eu des problèmes de conversion de fichier. Ils ont cru que je me foutais de leur gueule et je leur ai dit « Pas du tout. Vous aimez pas la flûte ou quoi. » Tu sais, quand tu te balades en centre-ville, il y a souvent des groupes amérindiens qui jouent dans la rue, comme ça, juste assis et qui vendent leurs disques. C’est cet esprit-là. Ils n’ont pas compris. Ensuite, oui, il y avait ces vieilles guitares hardos que j’avais. C’est un peu de la blague : personne ne me croyait capable de mettre un solo aussi dégueulasse dans cette musique. Mais j’y suis arrivé. Les gars avec qui je travaille dans les studios adorent faire ce genre de trucs. Je leur ai demandé de s’amuser. Dans les années 70, il y a eu une période qui n’a pas duré très longtemps où la pop telle que je la pratiquais, les guitares électriques, tout ça, se mélangeaient. C’est l’instant clé d’où découle toutes les musiques qu’on a aujourd’hui : le rock, la pop, le hard, les musiques électroniques. J’y étais à ma manière, même si je suis parti dans une autre direction.

 Vous avez 74 ans mais vous êtes toujours vert. Il y a plusieurs chansons érotiques sur ce disque comme Positions. « Position verticale. Soulève horizontale. La nuit sera fatale. C’est pas facile. Prise au recto verso. » Vous arrivez à faire un morceau de 7 minutes avec ça, chapeau bas. 

J’adore baiser. C’est mon truc depuis que je suis en âge de faire l’amour. C’est le seul truc qui soit plus cool que de jouer au piano pour moi. J’adore ça, quand tu es un peu musclé et que tu vois ton corps changer de sens et réagir. Surtout quand tu es avec une belle nana. Ca continue de me fasciner. Et puis j’ai eu cet éclair, tu vois : positions…. C’est comme les positions sexuelles. Je tenais un truc. Horizontal : tu es dans le lit. Vertical, je ne sais pas, comme la levrette ou alors quand tu fais ça en t’appuyant sur un escalier en marbre ou une table de cuisine. Une fois en avant. Une fois en arrière. Recto/ Verso. Ah ah. Ca me faisait marrer, c’est pour ça que j’ai mis un arrangement jazzy façon big band de New Orleans dessus parce qu’avec moi, c’est le festival. C’est l’une des chansons dont je suis le plus fier avec Grandis pas qui parle de mon fils.

Parlons de ce morceau Grandis Pas. C’est peut-être ce qui ressemble le plus ici à du Polnareff. Un beau morceau piano-voix. Qui parle de votre fils. Il y a un autre morceau à son sujet. Cela a été important pour vous, la naissance de cet enfant ?

Bien sûr. Avoir un enfant c’est vraiment comme avoir quelque chose qui te prolonge et en même temps qui est complètement différent de toi. Je me demande toujours ce qu’il va faire quand je ne serai plus là. S’il se souviendra de moi. C’est bizarre d’avoir un père comme moi, un gars qui est là tout le temps et en même temps qui est ailleurs en permanence. Grandis pas parle du temps qui passe, de l’enfant qui grandit et en même temps qui rapetisse en tant qu’enfant dans ton souvenir. C’est assez contradictoire. Tu veux qu’il grandisse et tu veux donc qu’il disparaisse en tant qu’enfant. C’est ça l’idée. Cela me fait chialer rien que d’y penser. J’adore le film Chérie, j’ai rétréci les gosses. C’est excellent.

C’est une chanson très simple et finalement sublime. Vous êtes juste. Tu chantes « allons marcher dans tes dessins. » qui est peut-être la plus belle phrase de l’album.

Ah ouais, tu trouves ? Il y en a plein d’autres. Tu as entendu comment j’arrive à tenir la note encore sur le « je suis perdUUUUUU ». J’ai du me pincer les couilles pour y arriver. Non, je plaisante. J’adore les blagues. Tiens, je dois bouffer avec Johnny la semaine prochaine. Avec lui, on s’est toujours marrés. Pas avec des blagues précieuses, non, on partage le même humour un peu gras. On n’a pas encore eu beaucoup le temps de se voir depuis qu’il est revenu. C’est comme ça au début, tu passes ton temps à te faire sucer, tu picoles et puis tu rentres dans le rang. Moi, j’ai pas vu le jour pendant trois ans. J’ai hâte de revoir Johnny.

Tu peux nous parler de Sumi. L’histoire d’une geisha qui t’a… soumis. « Sumi m’a soumis », c’est bien vu encore une fois. Ça te vient comment ces rimes ?

Pour être parfaitement honnête je ne m’en souviens plus. Je t’avoue que c’est un titre un peu merdique que je traînais dans les tiroirs depuis au moins vingt ans. J’ai remis toute cette sauce rock n’roll par-dessus mais je ne suis pas certain que ça sauve le morceau. Du coup, j’y suis allé à fond, comme si l’Amiral racontait une blague de Toto. J’ai tout mis dedans : « ma geisha m’a bridé. Ma geisha m’a saqué. » Tu aimais Michel Leeb quand il faisait le niaquoué, non ? Comme tout le monde. Maintenant, c’est le genre de trucs qui serait interdit mais pas pour moi. Et puis c’est tellement drôle. Mais elle a vraiment existé. Elle ne s’appelait pas Sumi d’ailleurs mais les geishas, c’est vraiment un truc fou. Elles peuvent te faire jouir rien qu’en te soufflant sur la bite, tu imagines ? C’est en partie pour ça que je veux remonter sur scène. Je veux aller jouer au Japon.

Pourquoi tu as recyclé l’homme en rouge sur l’album ?

Comme l’album sort pour les fêtes, c’était pas con. La maison de disques y tenait. Et puis je n’avais pas une masse de chansons, non plus. C’était ça où ma reprise de Tino Rossi et franchement quand tu l’entendras, tu me remercieras d’avoir mis l’homme en rouge.

J’aime bien ce morceau. Les arrangements sont puissants et c’est assez émouvant. C’est à la fois pop, ample et très bien mené.

Merci. C’est une chanson qui m’est venue facilement. Généralement, je ne passe pas plus de trois minutes à écrire les bonnes chansons. Ce sont les mauvaises qui demandent plus de temps. Plus tu avances, et plus tu dois écarter de titres et te prémunir contre toi-même. Je ne devrais pas dire ça, mais j’ai vraiment un goût de chiottes, maintenant. C’est à force de vivre aux Etats-Unis. J’ai pris de sales habitudes. J’aime trop les cuivres et comme j’avais une culture 70s, tu n’imagines pas où ça m’emmène à chaque fois. Je dois me faire violence. C’est pour ça que ça me prend si longtemps.

Ça explique Ophélie Flagrant des lits. Un autre morceau que tu recycles ici.

J’ai un faible pour celui-là, même si c’est une bouse. Mais bon, tu t’attendais à quoi ? Le texte, même Patrick Sébastien il oserait pas. C’est l’histoire d’une nana qui fait des partouzes avec des mecs et des animaux. C’est carrément trash. Et moi, qu’est-ce que je fais, je le chante comme si tu étais dans une putain de discothèque de province, que tu matais la boule à facettes à moitié bourré et que là, tu voyais cette fille débarquer avec des cuisses aussi chaudes que des marrons, avec des seins qu’elle te met sous le nez et voilà, tu es rond et elle t’invite à la sauter. Ca m’est arrivé des centaines de fois et c’est exactement comme ça que tu entends la chanson. J’aurais pu faire une vraie chanson pop, un truc joli mais quand tu te fais une strip-teaseuse, tu joues pas du Mozart. Tu dois écrire les chansons qui viennent avec les sensations. Pas juste les chansons qui te semblent les plus belles. J’ai appris ça avec l’expérience. Les chansons ne sont pas là pour faire joli.

Ça veut dire que vous pouvez délibérément enregistrer des chansons moches ?

Bah oui. Tu crois quoi ? Je suis pas sourd non plus. Je sais bien qu’il n’y a pas que du gratin ici, pas que de l’harmonieux. Tu as deux chansons sur trois qui sentent le fromage mais c’est ce qu’il reste maintenant. L’autre con, Obispo, il est persuadé qu’il fait du Polnareff comme il faut faire du Polnareff mais ce n’est pas ça. Il fait ce que je faisais il y a quarante ans sans même y faire gaffe et il croit que c’est ça la vérité. Je suis en mouvement. Ecrire, c’est faire le pas de côté, même si tu marches dans la merde. Au moins, on ne pourra pas me le reprocher. C’est exactement ce qu’a fait Ray Davies. Il est devenu américain comme moi. les Kinks, c’est exactement ça. Ici, aux States, ils disent qu’ils aiment ce qui est kitsch. Mais le kitsch, c’est juste ça : faire plus que pas assez. Tu crois que je regarde en arrière, mais M’Enfin, c’est un album qui regarde à travers. Carrément à travers le temps, l’espace, le cul, la mort.

Je voulais terminer en parlant de Terre Happy. Autre jeu de mots très bien trouvé. Thérapie/ Terre Happy. Je sais que tu as hésité avec T’es Rien, en référence aux propos d’Emmanuel Macron sur les « gens de rien » qui t’ont beaucoup ému. Et puis il y a les gilets jaunes.

Oui. Terre Happy, c’est un moment important de l’album. C’est du premier degré, un appel à l’aide (à laide, tu vois, parce que c’est ça qui nous attend, la laideur du monde). La musique est dramatique. Il ne fallait pas que ce soit une chanson trop belle, sinon tu as un truc ridicule comme Heal The World de Michael Jackson et tout le monde se moque et le chantonne comme si c’était une comptine, un truc pour les boyscouts. Non, c’est comme dire, allons-y, il y a le déraillement qui fait mal aux oreilles et il faut l’arrêter, même si les paroles sont maladroites et font sourire. J’ai effectivement pensé jouer aussi sur T’es Rien/Terrien parce que c’est ce à quoi sert la chanson. La pop, c’est la poésie des gens qui ne sont rien. Ca a toujours été ça et cela suffit parfois à ce que justement les gens aient quelque chose et soient quelque chose. Quand le président dit cela, il faut juste un gros contre-sens sur la vie des êtres humains. C’est ce que disent les gilets jaunes. Alors, tu peux te foutre de moi parce que le prix de l’essence et tout ça, je vis loin de ça depuis des décennies mais parce que je fais de la musique, je sais ce que les gens ils sont vraiment. Je sais pourquoi ils pleurent, comment ils dansent, comment ils chantent chez eux en écoutant la radio. Tant que tu as ça, le gilet jaune, c’est la musique.

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