Radio Elvis / Les Conquêtes
[Le Label PIAS]

7 La note de l'auteur
7

Radio Elvis - Les ConquêtesOn se souviendra un jour que le milieu des années 2010 aura été une période de foisonnement pour la chanson française. Tandis que les dinosaures venus des Yéyés sont décimés un par un par l’âge et les météorites, sous l’effet de la crise et de l’air pollué, s’éveille une nouvelle génération qui contribue très vite à abolir définitivement la distance entre la chanson française et la pop anglo-saxonne. Prolongeant les travaux de pionniers apparus dans les années 90, ces jeunes gens allaient à leur manière changer le visage de la chanson française et inventer un meilleur futur pour le genre. Malgré leurs efforts, ils se heurtèrent assez vite à l’indifférence de la majeure partie de la population et s’en retournèrent à leurs études.

Dans la tradition française, Radio Elvis, emmené par son chanteur Pierre Guénard, fait partie des groupes d’écrivains-chanteurs. La France a connu Manset. Elle a connu Yves Simon et, à leur manière, Dominique A et Jean-Louis Murat. L’écrivain-chanteur est une espèce à part dans l’art d’écrire et de chanter des textes. Son rapport aux mots est privilégié et sa prose poétique prend souvent le pas sur la modulation vocale et le chant proprement dit. Certains écrivains-chanteurs déclament ou slament plus qu’ils ne chantent, conférant au genre une impression étrange et tout à fait singulière de poésie prononcée. L’une des caractéristiques communes des écrivains chanteurs aura toujours été d’évoluer (au moins à l’origine) et jusqu’à Radio Elvis dans le double registre de la neurasthénie triomphante ou de la poésie courtoise. Le groupe qu’on qualifiera de parisien par facilité (le chanteur est originaire du Poitou) vient à la fois prolonger cette veine d’une chanson très écrite et lettrée en même temps qu’il la rénove en la projetant d’emblée dans des territoires nouveaux, plus vastes et ouverts sur le monde. Le renouveau est ainsi thématique (aucune femme ici, aucune tendance à la tristesse en chambre) et musical (rythmes afro, pop, chanson, rock, etc), autant dire subtilement radical.
Car ce qui caractérise la musique de Radio Elvis par-delà l’extrême beauté de ses textes, c’est sa soif de voyager, sa fougue et son énergie incontrôlable. Le groupe est fringant, jeune et témoigne tout au long de cet album d’un appétit pour la fugue, le voyage et l’aventure qui sont à la fois inédits et réjouissants. Quel bonheur de voir une chanson française qui lorgne vers l’Afrique, les Antilles, l’Amérique du Sud et prend la mer/le fleuve dès qu’elle en a l’occasion. Quel bonheur de sortir du territoire et de s’envoler à ce point. La grande qualité de cet album tient à l’amplitude de sa vision poétique et musicale, à son ambition et au regard attentif et infiniment humain qu’il porte sur le monde. Radio Elvis, ce sont les grandes envolées naturalistes de Manset et la poésie craquante de Saint John Perse, la vision d’Aimé Césaire et l’énergie de Jack London, les échos du Rimbaud contrebandier et le bruit des coques qui craque sous les palétuviers secs. Ce sont des étendues sableuses et des montagnes rugissantes, des vagues murailles et des hommes en exil qui s’enfilent sur la plage.

L’album, magnifique, regorge de morceaux glorieux et majestueux consacrés à des évocations géographiques et au récit de transhumances plus ou moins tragiques. Cela commence au titre trois avec le gigantesque La Route. « Le jour est tombé comme on secoue les draps. », chante Guénard sur un texte épique et dramatique. Manu Ralambo (guitare et basse) et Colin Russseil (batterie-clavier) assurent avec Guénard une mise en son remarquable qui mêle à la profondeur de chant et à une texture complexe une joie de jouer et une énergie qui rendent à la perfection les grandes envolées du chanteur. Le single Les Moissons renvoie à ces mêmes thématiques sur un mode mineur et séduisant. La mélodie est entraînante et la voix de Guénard d’une élégance et d’une souplesse remarquables. Les textes ont un rapport au temps spécifique qui contraste avec la vivacité des approches musicales. Souvent le narrateur aborde la scène avec un point de vue d’historien ou de conteur distancié, tandis que la musique virevolte au premier plan et donne le sentiment que la scène est croquée sur le vif. La proximité, dans la démarche, mais aussi vocale avec les travaux de Dominique A, est parfois troublante, voire gênante lorsque le mimétisme vocal l’emporte à l’écoute (la Force, notamment), mais Radio Elvis n’y est pas pour grand-chose. On croit à plusieurs reprises entendre des versions altérées du Convoi, l’un des grands titres de Dominique A, dans l’emballant Caravansérail ou dans le non moins somptueux Juste avant la ruée. Ce second titre placé en 7ème position sur l’album (qui comprend 11 chansons), vaut à lui seul le déplacement. Il ne sera concurrencé en bout de course que par le puissant et invraisemblable Au Large du Brésil, le Continent et ses presque 14 minutes passionnantes. Radio Elvis sur ces quelques titres, géographiques donc, dessine une cartographie imaginaire foisonnante et aventurière qui propulse cet album dans un ailleurs onirique d’une puissance extraordinaire. Les images sont splendides, inspirées et filées avec une précision d’orfèvre.

Paradoxalement, cette prévalence des thématiques paysagères (on passe du fleuve au lagon, des forêts aux plages, de la pèche à la moisson), si elle impressionne, finit par banaliser les effets de manche et à atténuer notre intérêt, comme si à trop vouloir décrire le groupe oubliait de faire respirer ses créatures. Si on devait apporter une seule critique à cet album, c’est finalement celle de ne pas avoir équilibré les forces en présence, entre la nature et les hommes, qui s’imposerait. Emporté par son élan lyrique, le groupe privilégie le plan large au plan de détail oubliant que l’auditeur a souvent besoin d’une identification avec le narrateur pour ressentir l’émotion pleinement. Guénard prend le soin de mettre un peu de « je » dans son joli Au Loin des Pyramides mais le perd en route, comme enivré par sa vision du paysage. Cet ajustement, purement littéraire et narratif pour le coup, n’enlève néanmoins pas grand-chose à l’admiration qu’on peut éprouver à l’écoute de la majorité des titres de cet album. Car la qualité des chansons désamorce l’effet « Lonely Planet en chansons » que l’on sent poindre parfois. Solarium, titre 2, est ample, entêtant et superbe. La voix, très en avant, est portée peu à peu par un tapis (volant) d’instruments. Plus loin (car l’album progresse au fil des titres), on terminera par un duo de chansons magistral avec Par les Ruines et puis Au Large du Brésil. Le premier titre est dépouillé et déambulatoire. La chanson évoque le parcours d’un jeune homme qui rentre de la noce en coupant par un ensemble de ruines. On n’en saura pas plus si ce n’est que la juxtaposition d’un terme heureux (les noces) et de l’ombre portée par le monument (les ruines) ouvre un espace imaginaire où l’on peut tout imaginer : est-il le futur marié ? un amant déçu qui assiste au mariage de sa promise ? L’amour est-il sincère ? Durera-t-il ce que durent les roses/les pierres ? La dernière phrase est elle-même annonciatrice d’un renoncement subtil. « il n’y a plus qu’à vieillir ». Difficile d’en dire autant en en disant si peu. C’est pour ce genre de mises en scène qu’on se souviendra de Radio Elvis.

Et puis histoire d’enfoncer le clou, vient ce monolithe qu’est la chanson finale. 14 minutes d’un prodige îlien complexe et beau comme une mini-symphonie. On pourrait écrire dix pages sur ce morceau et n’avoir rien dit. Au Large du Brésil, le Continent est une chanson odyssée qui parle la langue des récifs et de la jungle, la langue des marins et des grands aventuriers. Guénard raconte rien moins que la découverte d’un monde, l’arrivée des premiers conquistadors. Les motifs musicaux s’enchaînent et accompagnent superbement le mouvement. On pense au travail de Brian Wilson sur l’Amérique de Smile, avec des zébrures de guitare et de longs aplats de silence. On est à ce niveau là, ou presque. Jusqu’à sa 10ème minute, la chanson est un sans-faute. On comprend un peu moins le sens de l’exaltation qui ponctue les 2 minutes qui suivent mais cela ne suffit pas à gâcher notre plaisir. Ce morceau est une leçon d’écriture et de mise en scène opératique. Il témoigne de la virtuosité, presque excessive, du groupe et de son positionnement inédit dans l’univers de la chanson française.

Les Conquêtes est un album magnifique, lumineux et foisonnant. Il respire le grand air et le grand art par toute son allégresse et son entrain musical. Littéraire sans être surécrit, inspiré et ouvert musicalement aux quatre vents, le disque de Radio Elvis propulse la pop à la française dans un ailleurs cosmopolite, grandiose et démonstratif. Avec ce disque, la chanson française réussit d’une traite sa transition écologique humaniste, rendant (plus ou moins) caduques des décennies de pop souffreteuse.

Tracklist
01. Bleu Nuit/ Synesthésie
02. Solarium
03. La Route
04. La Force
05. Les Moissons
06. Caravansérail
07. Juste avant la ruée
08. Passé, le fleuve
09. Au Loin les Pyramides
10.Par les ruines
11. Au large du Brésil, le Continent
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