Jean-Louis Murat / Tour de France 2022
[Cinq7 / Wagram Music]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Jean-Louis Murat en concert - Tour de France 2022Bon sang ! Qu’est-ce qu’il était vivant !” Comme tous les disparus, Murat respirait, chantait, blasphémait et swinguait du tonnerre… avant de ne plus pouvoir le faire du tout, pour cause de mort. “Qu’est-ce qu’il vivait !” C’est ce qu’on se dit dans ces cas là mais on sait qu’il y en a qui sont un peu plus vivants que d’autres et le Murat que l’on entend à l’entame de ce live des trois ans… qui date de quatre ans, et qu’on écoutera sûrement encore dans cinq ou dix, l’était bel et bien… vivant.

On n’entend que ça sur Jean Bizarre qui était aussi l’un des morceaux de son dernier album, La Vraie Vie de Buck John, sorti en 2021, la vie qui bruisse sur cette chanson et explose dans des allitérations, des échos de mots et de sonorités, visiblement choisies pour la manière dont elles s’entrechoquent et se combinent avec la rythmique mi-jazz, mi-folk rock du morceau. C’est un beau morceau pour entamer un disque live, un morceau amusant, sûrement pas facile à chanter mais qui met en confiance et donne la patate. Ce n’est pas négligeable : il arrivait qu’on aille à un concert de Murat avec une boule au ventre ou du moins un peu d’appréhension. Parce qu’il n’était pas toujours tendre avec son public et parfois de mauvais poil. Ce n’est pas le cas cette fois. Murat, même mort, nous accueille avec l’oeil jubilatoire et la langue agile. On en avait bien profité lorsqu’on l’avait admiré pour la dernière fois de notre vie de supporteur, c’était à Allonnes en mai 2022.

Ce Jean Bizarre dit au moins une chose quand on entend scatter l’Auvergnat comme à la parade, c’est qu’il était en forme/vivant et plutôt content d’être là. On se fout un peu qu’il avale les mots sur la Princesse of the cool, comme s’il avait une chaussette dans la bouche, parce que c’est justement de cela dont il est question ici : être cool, se laisser aller et tant pis pour la clarté de la diction. On a les doigts en éventail et on slacke à la France, en charentaises et en poésie. On avait bien aimé Baby Love, disque sur lequel on trouve la chanson. Murat en joue aussi Montboudif sur ce live. Mais c’est surtout Buck John qui est à l’honneur avec des cris d’indiens ou de vieux paysans sur Où Géronimo Rêvait et quatre autres morceaux (en plus du premier). Ce Tour de France 2022 est foutrement rock et foutrement joueur parce que Buck John était un album pétillant et “décomplexé”, pas comme la droite du même nom, un album décomplexé qui, à la façon de Murat, s’en fout royalement d’être rock, blues, jazz ou chanson française et qui passe de l’un à l’autre par la virtuosité des musiciens et la grâce de son chanteur. Murat chante, il hurle, il hulule même. C’est le Jon Spencer Blues à la mode de Riom, Alan Vega 63, habité par le souffle de l’Amérique et la vitalité des monts d’Auvergne.

C’en est presque triste, alors qu’on sait qu’il est mort, quelque part d’avoir choisi un concert aussi généreux et relâché du tubercule. Le groupe est particulièrement agile ici avec Fred Jimenez à la basse, Denis Clavaizolle au clavier, Yann Clavaizolle (le fils de Denis) à la batterie. Les deux premiers ont joué avec Murat depuis ses débuts et le trio propose ici un accompagnement formidablement rythmé qui sied parfaitement aux titres retenus. On adore la liberté et l’espace entre les instruments sur Ciné Vox, l’un des meilleurs morceaux du très bon Il Francese,que Murat ralentit et semble ne pas vouloir terminer. Taormina est bouillant et électrique. Murat mélange les nouveautés du moment avec Ma Babe, Marylin et Marianne, Chacun sa Façon ou Battlefield, et des titres qui viennent d’un peu plus loin comme la Pharmacienne d’Yvetot (2016) ou le sublime Chemin des Poneys (sur Taormina, il y a vingt ans). La performance d’ensemble est généreuse et met en relief la culture rock (des années 50 aux années 70) d’un Murat qui aimait autant les textes bien tournés que les guitares électriques bavardes. C’est cette expressivité des guitares (sur Marylin et Marianne, bien soutenues par un clavier à la Jerry Harrison, fougueux) qui donne à l’ensemble une vitalité extraordinaire. Le groupe négocie à la perfection les changements de tempo, se changeant sur la Pharmacienne en un piano band pourpre et nocturne. On a un petit faible pour la version velvetienne d’un Frankie qui taquine les sept minutes. L’inspiration américaine irrigue le disque et cette période finale d’un Murat splendide dans son minimalisme et ses regains d’électricité. Le Chemin des Poneys est sûrement pensée comme LA grande chanson du set. Elle l’est et nous ouvre les portes électriques d’un ciel encore trop haut pour nous.

Ce disque est un témoignage précieux du “dernier” Murat par la force des choses, un Murat qui, parce qu’il n’y en eut pas d’autre, nous semble avec le recul, une bonne synthèse voire une synthèse presque parfaite de tous les Murat qui sont passés avant, la somme d’héritages accumulés sur cinq décennies au moins, de la chanson française au punk rock américain. Tout est là, niché au creux d’une poésie ancienne. Tour de France 2022 est un beau disque crépusculaire et vibrant d’irrévérence. Un disque qu’on aimera écouter et réécouter, jusqu’à ce que les vers de deux ou trois chansons se mélangent pour en former d’autres. Façon cut-up.

An 1163
L’ordure leva
Le pont-levis
Mon cœur est
Mort de froid

Il n’y a rien ma mie
Qui doit nous faire peur
La portière ouverte
Ressens-tu la chaleur
Berger du néant
Troupeau d’éternité
Viens mon ange

La mort a rarement du bon. Elle est comme le froid et le vent.

Tracklist :
01. Jean Bizarre
02. La princesse of the cool
03. Où Géronimo rêvait
04. Ciné Vox
05. Taormina
06. Chacun sa façon
07. Hello You
08. Ma Babe
09. Marylin et Marianne
10. La pharmacienne d’Yvetot
11. Frankie
12. Montboudif
13. Battlefield
14. Le chemin des poneys

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