Broken Social Scene / Remember The Humans
[City Slang / Arts & Craft]

9 Note de l'auteur
9

Broken Social Scene - Remember the HumansCertains groupes font tellement partie de notre vie que l’on en oublie à quel point ils se sont fait attendre. Quand Hug Of Thunder, avant-dernier album des canadiens de Broken Social Scene venait de sortir, un tout jeune président était tout juste élu en envoyant du rêve de start-up nation à qui voulait y croire, la CO.V.I.D. n’était encore que l’acronyme de la COmpagnie des Viandes Industrielles Dégueulasses, l’IA un truc de science-fiction qui jamais ne prendrait, le génie humain n’allait quand même pas se laisser berner et The Cure s’apprêtait sous peu, promis-juré-craché, à sortir son nouvel album. Neuf ans, c’est long ; normalement assez pour tomber dans l’oubli mais c’était sans compter sur deux EP, deux live, deux compilations, une réédition et un bon paquet d’albums solos ou de projets parallèles de ses membres. Sans compter non plus sur l’impact d’un groupe prophète en son pays, plutôt discret de ce côté-ci de l’Atlantique mais qui a malgré tout su créer autour de lui une puissante communauté mondiale de fans emballés par l’immédiateté de chansons taillées pour la communion scénique mais composées par des musiciens venus d’horizons différents et qui n’ont jamais eu la tentation de sacrifier un certain degré d’exigence et d’ingéniosité. Un de ces groupes qui déboule dans votre vie pour s’y installer pour toujours.

Neuf an après sort donc Remember The Humans, sixième album du groupe en plus d’un quart de siècle, ce qui est à la fois peu mais suffisant pour susciter à chaque sortie la plus aigüe des curiosités. C’est que Broken Social Scene, sans jamais avoir véritablement déçu, fait partie de ces groupes qui peuvent laisser l’impression d’avoir tout donné dès leurs débuts tonitruants, notamment sur leur second album You Forgot In It People, classique parmi les classiques rempli de chansons essentielles à l’inventivité folle. Comment y survivre ? Beaucoup se posent la question et peinent à s’en remettre mais pas les canadiens. Voilà bien toute la force de ce qui est avant tout un collectif revendiqué, farouchement attaché à la liberté créatrice de ses membres invités à papillonner pour mieux se retrouver le temps venu, plein d’envie, enrichis d’expériences de musique et de vie, prêt à en découdre pour composer à nouveau parmi les plus excitantes des chansons pop du monde moderne.

Organisé en cercles concentriques gravitant autour du noyau dur Kevin Drew / Brendan Canning, Broken Social Scene est une aventure humaine décorrélée des exigences habituelles du business et Remember The Humans est sans doute l’album le plus collectif des canadiens. Chaque membre, même de passage, y apporte sa pierre, son regard sur 9 années de bouleversements de l’ordre mondial comme de l’intimité de chacun. 9 années difficiles forcément, marquées notamment par les morts ou les maladies dans l’entourage d’un groupe qui vieillit, mais 9 années qui poussent au-delà du bilan sombre voire funeste à relever méticuleusement les motifs d’espoir, à commencer par cette communauté de musiciens reliés par l’art, le rejet de toutes formes de conformité mais surtout par l’amour qu’ils se portent les uns aux autres. Alors, comme par opposition à un Hug Of Thunder qui portait en lui les germes d’une certaine tension, peut-être d’ailleurs ayant nécessité cette pause un peu plus longue qu’à l’accoutumée, ce nouvel album est porté par un puissant souffle d’espoir et de joie traduisant retrouvailles heureuses et intégration de nouveaux membres.

Si on retrouve au chant trois des plus habituelles chanteuses historiques du collectif (Amy Millan de Stars, Ariel Engle et Leslie Feist), Remember The Humans est l’occasion d’accueillir deux nouvelles voix qui viennent s’imposer au sein du collectif, celles de Jill Harris et de Hannah Georgas. Un renouvellement qui apporte un véritable vent de fraicheur et de jeunesse dans cet aréopage de post-rockeurs vieillissants mais qui ne sont visiblement pas prêt d’arrêter de montrer à quel point leur musique peut être passionnante ; et elle l’est. Ce sixième album renoue avec l’excellence, jouant sans peine sur les émotions. En conjuguant celles du groupe avec les nôtres, il nous convie à rejoindre le collectif qui s’étoffe, à partager ses angoisses et ses craintes, ses joies et ses souvenirs que l’on refuse d’enfouir (Only The Good I Keep). La batterie du toujours juste Justin Perroff donne l’humeur des morceaux, flemmard au fond du lit (Not Around Anymore), tendu et saccadé (Mission Accomplished [Kingfisher]), funky en habit de lumière (The Call), pop et lumineux (Relief). Les cuivres d’Evan Crawley sont omniprésents, habillant l’ensemble d’une douceur infinie qu’un chant choral vient parfois renforcer.

Mais un bon disque ne resterait qu’un bon disque sans ces moments vraiment spéciaux, il faut le dire devenus rares dernièrement chez Broken Social Scene, en tout cas sur ses deux derniers albums. Ils sont pourtant l’ADN du groupe et le voir renouer avec ces chansons appelées à devenir des classiques de la discographie des canadiens est un marqueur sans appel de la qualité de l’album et de l’esprit qui l’habite. Il y a d’abord cet enchainement de très haute volée entre This Briefest Kiss et Life Within The Ground, deux mid-tempo au groove incroyable qui vont comme deux jumelles, inséparables. La première est sublimée par la voix habitée d’Ariel Engle, une ligne de basse d’une profondeur abyssale et des cuivres qui n’en finissent plus de résonner. Quant à la seconde, elle se laisse emporter par une descente de ligne de basse complétement entêtante qui sert de couche au duo bouillant d’un Kevin Drew plus crooner que jamais et d’une Jill Harris qui lui répète à l’oreille les mots doux d’une chanson traitant pourtant du deuil. Mais c’est au fond sans surprise si l’on se rappelle du superbe Multitudes il y déjà 3 ans que le sommet de l’album arrive en fin de course avec ce What Happens Now qui porte le sceau de Leslie Feist dont l’univers tout en douceur et tension vient une nouvelle fois frapper de plein fouet celui du groupe passé en mode big band pour un big bang émotionnel et sensoriel où ce qui pourrait passer pour un empilement sans fin (des cordes, des cuivres, des percussions, des claviers, des guitares, des effets électroniques de toute part) est en réalité le véritable symbole de ce que chacun à apporter d’intelligent et de sensible au sein du collectif, de cette collaboration autant artistique qu’amicale, traduction du respect le plus profond du travail des uns et des autres comme seule boussole.

Rappelez-vous des humains, voilà tout ce dont ils étaient capables quand ils se retrouvaient pendant près de deux ans pour écrire un disque, composer des chansons qui évoluaient sans cesse avant de prendre leur forme finale, lorsque chacun avait apporté sa touche ou, au contraire, n’avait pas hésité à se mettre en retrait pour laisser plus d’espace à la partition des autres. Neuf ans, c’est long, mais c’était de toute évidence le temps nécessaire à Broken Social Scene pour renouveler ses vœux, ce mariage artistique de musiciens venus d’horizons pas toujours très proches, unis il est vrai jamais pour le pire mais parfois le moins bon sur leurs dernières productions et cette fois à nouveau pour le meilleur.

Tracklist
01. Not Around Anymore
02. Only The Good I Keep
03. Mission Accomplished (Kingfisher)
04. The Call
05. Relief
06. And I Think Of You
07. This Briefest Kiss
08. Life Within The Ground
09. Hey Amanda
10. Paying For Your Love
11. What Happens Now
12. Parking Lot Dreams

Liens
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
L’artiste sur Instagram
Le site du label européen

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