Cherbourg-Poole, 4h30 de traversée sur le vieux Barfleur de la Brittany Ferries et voilà Totorro foulant le sol anglais pour la première fois en 8 ans. 8 ans, le temps qu’aura mis le groupe à se remettre d’un début de vie musicale tonitruant, enchainant plus de 300 dates autour notamment de leurs albums emblématiques Home Alone (2014) et Come To Mexico (2016) jusqu’à l’épuisement moral qu’une vie de groupe, de «grouple» en réalité, impose. A quelques semaines de la sortie à l’automne dernier de Sofa So Good, le vidéaste du collectif rennais Voyons Voir, Aurélien Le Beau va embarquer dans le van jaune de Totorro pour en retirer ce précieux documentaire, Sofa King Great à retrouver gratuitement sur la chaine YouTube du groupe.
Nous voilà donc embarqués nous aussi avec les rennais (enfin, on apprend au détour d’une conversation plutôt intime que l’un est dorénavant parisien et un autre brestois) sillonnant les anglaises routes à gauche qui vont les mener de Birmingham à Londres en passant par Leeds, Bristol et Brighton. 5 dates, 5 temps qui rythment le documentaire entre moments de vie de groupe (en couleur) et extraits live (en noir et blanc). Si on pourra toujours regretter que le film de s’attarde pas du tout sur ces a-côtés (cattering, hébergement…) qui font parfois le sel et les galères des tournées, surtout en Angleterre qui, bien que pays du rock indé, n’est pas spécialement réputé pour l’accueil réservé aux groupes par les salles de concert, Sofa King Great se plait à mettre l’accent sur les témoignages de fans et sur des instants de cette vie si particulière où l’enfermement des heures de motorway durant, à 4 dans le van, est propice à l’affirmation de l’aventure puissamment humaine qu’est la vie d’un tel « grouple », entre moments intimes (le batteur Bertrand James et le guitariste Christophe Le Flohic échangent sur leur néo-paternité ou à venir et comparent les maternités brestoises et parisiennes), drôle (la blague de la mouette du bassiste Xavier Rosé est en effet très bonne) ou de régulation. On découvre alors un Jonathan Siche (guitare) très à l’aise dans ce rôle de garant d’un fonctionnement horizontal qui réclame des efforts et une attention de tous les instants pour ne laisser aucune question s’enkyster et devenir un problème dans un groupe ayant déjà expérimenté les fractures nécessitant cette longue pause, assurant le lien avec l’équipe technique chargée de finaliser Sofa So Good enregistré et mixé par Joris Saïdani de Fragments ou organisant la discussion autour des derniers détails de la pochette de l’album.
Et puis il y a ce pourquoi Totorro a traversé la Manche : rencontrer son public anglais, d’arrières-salles saturées de pubs typiques en venue londonienne plus conséquente en passant par le Rough Trade de Bristol qui, plus qu’un disquaire, est un véritable lieu de rencontres moderne intégrant un coffee bar et une salle de concert. La galerie de portraits de fans est plaisante, rencontres fortuites et anodines mais dont personne ne néglige l’importance autour d’une bière et du merch’ : il y a les groupes et artistes qui prétendent « aller à la rencontre de leur public » au final soigneusement mis à l’écart à distance de barrières et d’agents de sécurité et ceux qui se tiennent sans crainte devant lui, à portée de bras, de sourires et de dodelinements de tête, allant à sa rencontre après le concert. Totorro joue, aux deux sens du terme, chacun dans son rôle : Bertrand James fait le show avec son jeu de batterie époustouflant, les deux guitaristes échangent quelques notes de ping-pong et on découvre un Xavier Rosé très à son aise dans le rôle de maitre de cérémonie bavard d’un groupe par ailleurs mutique.
Alors oui, on avait quelque peu égratigné Sofa So Good à sa sortie, album plutôt décevant d’un retour pourtant attendu. Qui aime bien châtie bien il parait : on n’a jamais châtié Totorro non plus et, bien au contraire, ce documentaire ravive une flamme jamais vraiment éteinte, celle d’un rock d’artisans-artistes, prenant tout autant de plaisir à conduire un van sur les autoroutes anglaises, à enregistrer une obscure session à l’arrache ou à se produire sur la scène du plus grand festival rock de France. D’ailleurs, tant que France Télévision peut encore avec nos impôts nous offrir quelques beaux instants de culture bancale et alternative, là où précisément s’achève en photo le documentaire, la captation du live aux Vieilles Charrues 2025 viendra parfaitement le compléter.

