Le cœur glorieux : après 6H30, le film de Quentin Rouchet sur Costes séduit

Le cœur glorieux, un film sur Jean-Louis CostesLes premiers teasers du film réalisé par Quentin Rouchet sur Jean-Louis Costes annonçaient une diffusion du Cœur Glorieux en 24 épisodes d’une heure mais le programme a sans doute été modifié car le réalisateur a mis en ligne les premiers segments sous forme de deux vidéos YouTube, l’une, la première sous-titrée J’entends des mélodies dans le bruit, d’une durée de 2H25 et la deuxième, exceptionnelle, J’ai oublié la souffrance, qui dépasse très légèrement les… 4h. Ce premier tiers du film évoque, dans le premier “épisode” le rapport de Costes à la musique, au  bruit, dans une sorte d’introduction générale au personnage, avant que l’entretien délivré en février n’explore avec beaucoup de minutie l’enfance et la jeunesse de l’artiste. Le dispositif mis en place par Quentin Rouchet est extrêmement simple : il filme Jean-Louis Costes au plus près, en noir et blanc, alternant le face caméra avec deux ou trois plans de côté, qui étonnamment donnent vie à cette parole fascinante qu’on finira par suivre avec émotion et attention, sans qu’elle nous ennuie jamais ou ne nous lasse. Le visage assez magnifique, détendu et en même temps sec et un peu émacié, du chanteur de 72 ans, partage le cadre avec un micro, occupant le coin droit, et une poutre en bois. Il n’y a aucun effet, aucun mouvement qui vient déranger la quiétude de la confession. Costes évolue d’abord dans son studio, face à son ordinateur, ses machines, puis à la cool dans ce qui semble être une pièce vide et il se raconte avec une sincérité totale, livrant sans filet ses secrets de vie au jeune réalisateur. La franchise avec laquelle il parle, la douceur du rythme qu’il adopte, la simplicité avec laquelle il se présente créent une complicité naturelle avec nous, qui est renforcée par la stabilité du cadre et la douceur de l’éclairage. Cette mise en place aussi simple soit elle installe le film dans un espace protégé, intime et en même solennel et presque sacré qui correspond parfaitement au propos et contraste avec l’irruption de la couleur et du chaos qui surgit régulièrement sous forme d’extraits de concert ou de clips.

Par delà le film lui-même, on suit le parcours incroyable du chanteur excessif comme dans un fauteuil. La première partie nous ouvre une fenêtre sur le mode de vie actuel du chanteur, sa routine de composition, sa rigueur, son besoin paradoxal de calme et de concentration. Costes nous montre son studio, ses bidouilles, l’intensité avec laquelle il travaille, hurle, chante, compose. La conversation est vive, franche et l’intervieweur invisible gomme les liaisons donnant le sentiment d’une fluidité totale. On dirait tout du long que Costes a attendu cette caméra toute sa vie et prend un plaisir infini à se raconter. Son œil pétille lorsqu’il rebondit sur un souvenir, une sensation, une anecdote. Le deuxième épisode, entièrement consacré à son enfance et à son adolescence, est un bonheur à cet égard. La vie de Costes est marquée par une enfance exotique vécue comme un rêve, entre un père militaire et une mère aimante. On retient de ces échanges l’éveil trouble à la sexualité du bonhomme, sa triple invention spectaculaire (dont on se sent presque gêné de recueillir la confession de manière aussi détaillée) du travestissement, du sado-masochisme et de l’exhibitionnisme. Les souvenirs de Costes, aussi bizarres soient-ils, sont délivrés avec une telle fraîcheur qu’on ne prend pas trop le temps de se demander pourquoi on nous raconte tout ça. C’est le parti pris du film que de ne rien cacher. Tout est là. Sans pudeur excessive, ni tri quant à ce qui fait partie de l’œuvre à venir ou pas. On rigole avec Costes, on s’étonne devant les péripéties qu’il nous raconte : l’emprunt des sous-vêtements de sa mère, ses branlettes et même les frottis frottas contre le chat. On avoue n’être pas mécontents de le voir grandir et sortir de cette période de jeunesse. Les récits de voyage sont passionnants et fascinants, comme l’est son rapport aux hippies évoqué à travers son voyage en Inde. Il manque mourir submergé par une tempête en Guyane, évoque sa relation au long cours, amoureuse et puis artistique avec la non moins fascinante Anne Van Der Linden.

Les quatre heures passent avec facilité et sont sur la dernière moitié entrecoupées d’extraits de clips, de concerts bienvenus et qui, sur cette période, dévoilent une facette un peu plus pop et apaisée de Costes que ce pour quoi il est connu. Le témoignage face caméra, sur ces deux premiers épisodes, accentue sa sensibilité, son intelligence et donne quelques clés qui seront vraisemblablement utiles pour comprendre la suite et la radicalité qui découlera de cette enfance marquée par la solitude, la frustration et une forme de restriction des émotions. Le portrait que donne Quentin Rouchet de Jean-Louis Costes, parce qu’il prend le temps d’une écoute bienveillante et infinie, constitue un tableau passionnant d’un itinéraire remarquable mais aussi étroitement lié à l’histoire sociale et politique du pays. Pour toutes ces raisons, ce film est un joyau. La bonne nouvelle est qu’il reste au bas mot une quinzaine d’heures de film à voir !

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