Frank Rabeyrolles / Materia Prima
[Wool Recordings]

7.1 Note de l'auteur
7.1

Frank Rabeyrolles - Materia PrimaDans le lexique alchimique, la materia prima désigne une substance, qui n’est pas que matérielle mais se situe au commencement du monde, dès sa création, et qui est à l’origine, ensuite, de tout ce qui se crée dans l’univers. La materia prima est l’essence première qui précède la séparation des corps en trois règnes que sont le végétal, l’animal et le minéral. On n’est pas certains que Frank Rabeyrolles ait eu cette notion en tête en composant ce nouvel album ambient mais ce n’est pas impossible après tout.

Son Materia Prima place le son au cœur de la création musicale et entend revenir (en intention) à la source de toute musique. Le rythme, si important d’ordinaire dans la composition mélodique de chansons, est ici laissé de côté pour que le son se découvre et retentisse en solitaire ou pour ce qu’il est vraiment. Derrière cette approche un brin théorique, le compositeur livre une série de pièces (plutôt que de chansons, donc) instrumentales à mi-chemin entre la musique électronique et la composition classique dite contemporaine. Le piano et le synthé font l’essentiel du travail. L’album a été composé à Sète, face à la mer on l’imagine, et s’attache à renvoyer à l’auditeur une partie des émotions et des images observées durant ce séjour automnal. Il est facile dès lors de visualiser la scène, les vagues, les parfums et surtout les jeux de lumière qui accompagnent les titres. Comme souvent chez Frank Rabeyrolles, l’exploration musicale s’accompagne d’une forme de régression enfantine et d’une immersion dans les souvenirs d’enfants. On entend sur Materia Prima 3 un segment délicat et profond des rires d’enfants et des samples. Materia Prima 4 incorpore le fantôme d’une voix invitant au départ. “It’s time to go“, croit-on entendre comme s’il s’agissait maintenant d’embarquer pour un voyage qui ne peut qu’être crépusculaire. Last Smoke confirme cette hypothèse. La première partie du disque prépare au grand voyage et s’imprègne ici des dernières traces et témoignages du vivant. C’est la plus réussie et la plus émouvante.

Est-ce que l’auditeur attend la mort ou est-ce un départ heureux ? Joyful nous propose une réponse. L’endroit où l’on se rend est lumineux mais aussi dangereusement immatériel et en partie privé de substance organique. Materia Prima est, à cet égard, assez différent des précédents travaux instrumentaux de l’artiste. Là où on sentait jadis la vie vibrer sous les doigts de l’opérateur et la volonté de maintenir le contact, Materia Prima vise une transsubstantiation et une épure qui n’ont plus rien d’organique ou biologique. Daisy sonne comme un mirage et la seconde partie de l’album comme une envolée incertaine vers un au-delà paradisiaque et un brin abstrait. Le mouvement d’élévation est joliment rendu mais on peut aussi trouver qu’on y perd en intensité et en impact. S’ennuiera-t-on au Paradis ? Est-ce que nous aurons encore un corps avec lequel s’amuser et sentir ? La musique de Frank Rabeyrolles se heurte à la difficulté qu’il peut y avoir à rendre par des moyens ordinaires un horizon qui ne l’est pas. Après un Silence is growing qui reprend un tour plus classique mais toujours aussi harmonieux, le disque semble revenir en arrière et, avec Materia Prima 2 qui referme la boucle, amorcer un retour au monde. La pièce est plus heurtée, plus terrestre comme si on assistait à une douloureuse réincarnation. Avec la chute, les vacances prennent fin. Le corps pèse et les yeux voient à nouveau.

Est-ce le cycle de la matière qui reprend ? La fin est-elle un simple retour à l’origine des choses ? On a le sentiment que les promesses soulevées par le Materia Prima d’ouverture ne sont pas toutes tenues et que le voyage laisse un goût d’inachevé. Frank Rabeyrolles semble avoir entrevu quelque chose mais n’a pas réussi à en rendre toute la complexité. Peut-on aller plus loin sans quitter le monde sensible ? Materia Prima est un disque intriguant, équilibré et ambitieux mais qui frustre aussi, parce que, comme nos vies, il a un petit goût d’inachevé. La frustration qu’il dépose à nos yeux pourrait passer pour une faiblesse mais elle est peut-être au fond la principale conquête du disque. Il nous apprend à la regarder en face et à l’accueillir comme ce qui justifie notre existence. Materia Prima est un beau cadeau.

Tracklist
01. Materia Prima
02. Last Smoke
03. Materia Prima 3
04. Materia Prima 4
05. Joyful
06. Daisy
07. Silence Is Growing
08. Materia Prima 2
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

[Chanson Culte #52] – Karma Police de Radiohead (1997) : le futur est votre ami

Sans doute aurait-il fallu parler plutôt de Creep. C’est une évidence, des...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *