Les Marquises / La Battue
[Les Disques Normal / L’Autre Distribution]

9 Note de l'auteur
9

Les Marquises - La BattueLa vie trépidante du chroniqueur est ainsi faite qu’il est parfois facile de louper une étape décisive de l’année, d’en être pleinement conscient mais d’avoir toutes les peines du monde à rattraper le temps perdu. Pourtant, alors que de 2020 se profile la fin, impossible de ne pas évoquer ici La Battue, le quatrième album du duo Les Marquises sorti en début d’été dernier sur le label rennais Les Disques Normal. Impossible car Les Marquises, depuis leurs débuts en 2010, sur les cendres d’Immune, un premier projet fortement influencé par Hood et Bark Psychosis, ne cessent de montrer qu’il convient impérativement de compter sur eux lorsqu’il s’agit d’évoquer des musiciens aventureux cherchant un tant soit peu à sortir des sentiers battus. C’est que le lyonnais Jean-Sébastien Nouveau, tête pensante du projet, fait de l’innovation une quête mais pas à tout prix, ni n’importe comment. Pas de virage à 180 degrés ni d’expérimentations gratuites : l’évolution du son des Marquises s’inscrit dans une aventure à tiroir qui rebondit de disque en disque. Ainsi par exemple, l’artwork de la pochette revisite celle du second album, Pensée Magique tandis que La Battue emprunte son titre à la pochette du précédent album A Night Full Of Collapses. Musicalement, ce sont surtout les travaux sur la bande son du court-métrage d’animation de Vergine Keaton, Le Tigre de Tasmanie, sorti en 2018 qui ont guidé l’écriture de ce nouvel album. Sortie également en 2018 sur un joli 25cm, la longue pièce de plus de 13 minutes voyait Les Marquises évoluer vers un son toujours plus organique, quasi tribal, d’une grande profondeur ; un univers aujourd’hui exploré tout au long de cette Battue dense, inquiétante et enivrante dans un projet global où artwork et vidéo prennent toute leur place.

Avec son compère de toujours Martin Duru (déjà présent au sein d’Immune), Jean-Sébastien Nouveau n’en a visiblement que faire des modes et des tendances et le duo s’applique à se bâtir un univers extrêmement personnel. On retrouve chez eux le même esprit épris de conquête qui guidait d’illustres ancêtres comme Robert Wyatt ou Moondog. Moins influencé par le jazz que le précédent album, La Battue est un disque libre et puissamment sensuel qui envahit tout l’espace. Il a le goût de la roche, l’odeur de la forêt, le bruit des torrents. On aimerait passer la main sur ses peintures évoquant d’ombrageux paysages de montagne dont on devine le relief tortueux à l’image de la musique des Marquises. Chaque morceau est la pièce d’un puzzle fantasmagorique, une musique bâtie autour de ses pulsations, quelles que soient leur fréquence : de la quasi platitude ambiante à la densité dansante, le travail sur les rythmes est d’une grande richesse. Alors qu’en introduction, Bare Land est une construction schizophrénique de claviers planants soutenue par des accords de notes basses qui vous prennent d’entrée le ventre et les tempes, à l’autre bout du disque, Once Back Home est une mélodie aérienne et muette où un orgue tente de faire retomber la pression tandis qu’au loin gronde l’orage. Sur White Cliff, à l’origine une partie de la longue pièce du Tigre de Tasmanie, c’est une batterie capitonnée et quelques percussions qui accompagnent un thème d’orgue d’une simplicité désarmante qui vous hante dès les premières notes.

Des atmosphères sombres et hantées qui reviennent comme une signature sur cet album qui intrigue puis passionne. Dès La Battue, le second titre, on est embarqué par des rythmes primitifs que souligne une voix détachée dans une virée intrigante qui s’éclaire en seconde partie. Les Marquises maitrisent l’art de la variation, du changement climatique, à coup d’arrangements riches et subtiles. Ici, on ne cherche pas à faire dans la simplicité et l’austérité ; bien au contraire, chaque morceau fourmille de détails passionnants qui se révèlent au fur et à mesure des écoutes et viennent compléter le puzzle : cloches et clarines, cris, larsens et ondes diverses, cuivres, percussions et autres trouvailles en tout genre : la musique des Marquises se nourrit de ses détails. Mais surtout, le duo ne sacrifie pas à l’inventivité un sens mélodique certain et la présence soutenue de textes qui font de ses compositions ni plus ni moins qu’une pop, plutôt exigeante et expérimentale, mais pop quand même. Malgré sa complexité structurelle, Shape The Wheel est une très belle construction mélodique tandis que The Trap avec son rythme chaloupé complétement addictif, sa guitare funky et ses envolées successives en cours de morceau est tout simplement superbe. Mais la palme revient incontestablement au dantesque Head As A Scree véritable bombe deep house organique menée tambours battants, tourbillonnant jusqu’à l’épuisement, reprenant son souffle dans un dernier élan pour s’envoler définitivement avant de s’effondrer subitement, ivre de fatigue. Jamais on n’aurait ainsi imaginé Les Marquises taillé pour les dancefloors.

Après la littérature avec Herman Melville, la peinture avec Paul Gauguin et bien entendu la chanson avec Jacques Brel, l’archipel polynésien, terre d’exil volontaire et d’inspirations sauvages et luxuriantes, est en train de devenir une nouvelle référence cette fois en matière de rock français. La Battue installe définitivement le duo dans la catégorie, ô combien frustrante, de ces groupes majeurs qui peineront toujours, sans doute parce que la France n’est pas la Grande-Bretagne, à être autre chose qu’un petit groupe indépendant. Mais entre la BO d’un film d’animation franchement accueilli et l’accompagnement d’Adèle Haenel pour des soirées mêlant poésie et musique électronique, Les Marquises se forgent petit à petit un nom dans un milieu sans doute restreint mais qui leur permet au moins de jouir d’une reconnaissance d’estime de la part d’un public averti conscient de son apport à la musique actuelle.

Tracklist
01. Bare Land
02. La Battue
03. The Trap
04. Older Than Fear
05. Shape The Wheel
06. Head As A Scree
07. White Cliff
08. Hosts Are Missing
09. Once Back Home
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