Megrim / Humanity Is More
[Les Disques Normal]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Megrim - Humanity Is More50 is the new 20. Il y a 30 ans, on croquait la vingtaine par les deux bouts. Le rock était indé, une histoire de jeunes gens de nos âges, parfois à peine plus vieux tels des cousins ou des grands-frères bienveillants. Jagger et McCartney étaient déjà des papis périmés alors qu’ils n’avaient « que » l’âge qu’on se trimballe aujourd’hui et imaginer Robert Smith ou Dave Gahan en 2026 n’était même pas une option. Les groupes se formaient, vivaient, disparaissaient sans adresse et on ne posait pas plus la question de savoir où on en serait 30 ans plus tard. De toute façon, vieillir, c’est un truc de vieux. Il n’y avait donc aucune raison que ça nous pende au nez, carpe diem.

En 1994 sortait Le Retour A Lune, album audacieux d’un groupe rennais qui ne souciait guère de son référencement sur l’internet balbutiant : Les Autres. Deux singles tentant de faire une place à la noisy pop d’ici, cet album remarquable d’ingéniosité, quelques concerts et rideau. Le bassiste Morgan Daguenet ira de suite contribuer à l’aventure electronica avec le passionnant projet Mils, le guitariste Jimmy Arfosea attendra la fin des années 2000 pour s’y remettre à travers divers projets drone/shoegaze et surtout son label d’archiviste Ovvk Recordings et enfin le batteur David Ferrière disparaitra complétement des radars. Quant au chanteur et guitariste, Olivier Doreille, c’est à un authentique rythme de sénateur qu’il fait vivre depuis 2011 Megrim : une poignée de formats court et numériques autoproduits, un premier album confidentiel sorti en CD sur un micro-label poppy américain ; difficile de faire plus discret. Et puis aujourd’hui, à l’âge canonique qu’avaient alors les papis du rock, l’envie revenue de faire les choses différemment sans doute, de reprendre un peu confiance en des compositions qui mériteraient d’être mieux et plus partagées, l’idée indélébile que, vraiment, composer, enregistrer, jouer dans un groupe de rock est un passe-temps qui vaut largement le jardinage et les sorties en vélo (sans être d’ailleurs incompatible), voilà que sort Humanity Is More sur le label rennais Les Disques Normal.

Si à sa façon Le Retour A La Lune préfigurait le post-rock, cette envie d’aller triturer les compositions, les déformer, malaxer la matière sous le prisme d’influences dépassant le strict cadre de la noisy pop anglaise et de la no wave new-yorkaise en allant piocher dans le jazz, le rock progressif (un sacré gros mot à l’époque) ou même la musique concrète, Humanity Is More, plus encore que les précédentes productions de Megrim semble reprendre cette direction. Il agit comme un immense trait d’union par-dessus trente ans d’autres choses, d’autres envies puis une période bien légitime de retour aux compositions en tâtonnant. Pour certains pourtant, tout a été dit, entendu et lu sur ce sujet mais de toute évidence, le trio rennais ne le voit pas ainsi et ce second album apporte sans équivoque du crédit à ce point de vue. Composé de façon plus collégiale avec le bassiste Sébastien Desloges et le batteur Cédric Leroux, Humanity Is More ne se pose plus la question du genre et mêle de la façon la plus naturelle qui soit les différentes influences de ses membres. Malgré quelques beaux arrangements, la production se veut volontiers épurée, laissant percevoir à la fois une forme d’énergie brute et électrique mais aussi une fragilité qui laisse transparaitre toute l’humanité du projet.

Comme une histoire de destins parallèles qui jamais ne se croisent, Megrim inscrit aujourd’hui Humanity Is More dans un sillon que The Notwist a largement contribué à tracer. Sauf qu’à l’époque de l’essentiel premier album des Autres, les frères Acher eux se cherchaient encore. Tâtonnant entre émo poussif et noise sans grand intérêt, ils devront attendre encore quatre ans avant de sortir leur fondateur Shrink, à une époque où Olivier Doreille avait déjà reposé sa guitare. Plus que d’influences, c’est donc d’esprit commun qu’il s’agit, de cette façon de ne pas abandonner la chanson (et le chanteur qui va avec) aux canons d’un post-rock muet mais bien de faire évoluer la pop, le rock dans des sphères exigeantes tout en conservant une forte valeur ajoutée mélodique et sensible ; là où précisément ce nouvel album nous emporte.

Si on pourra toujours regretter l’absence de sommet, d’un ou deux titres de la trempe de ceux qui vous marquent durablement, on se contentera volontiers de la remarquable homogénéité d’un disque à l’identité bien affirmée et qui ne souffre d’aucune fausse note. Au-delà de compositions rocks racées (The Endless Throng, Captain Joey) menées par un trio guitare / basse / batterie performant et souvent audacieux dans les structures qu’il bâtit (Daughter et sa rythmique déstructurée, Sever très orientalisant), l’arrière-plan tissé par des arrangements omniprésents (claviers, cuivres et cordes) est particulièrement savoureux, jamais prédominant mais toujours là pour souligner une partie mélodique plus sensible, une mélodie vocale plus fragile (les superbes claviers qu’il faut aller chercher au fin fond du complexe Try Something qui s’achève ensuite de façon totalement free), accompagner un temps plus calme (un toujours efficace glockenspiel fait redescendre The Sign Off tout en douceur) ou soutenir une montée plus dense (Léo, Too Late, Simone’s Style).

Alors vous le savez, nous n’avons bien évidemment aucun souci pour suivre la nouvelle garde et les générations successives ; on ne s’en prive d’ailleurs pas pour la mettre en avant à chaque fois qu’on en a l’occasion. Mais voir ces derniers temps autant d’honorables musiciens au poil gris se rappeler à notre bon souvenir avec une telle envie et un talent intact, sinon bonifié par les années, l’expérience, la sagesse peut-être même est sacrément revigorant. Avec Megrim, Olivier Doreille et ses comparses n’inventent peut-être pas grand-chose mais font fructifier leur propre héritage et, tout comme ils ont su se taire au moment où ils n’avaient plus rien à dire, ils apportent aujourd’hui avec Humanity Is More un album exigeant, particulièrement affirmé et abouti qui concrétise une quinzaine d’année d’un retour un peu à tâtons, preuve que le temps n’a (presque) pas d’emprise sur les bonnes idées et celles et ceux qui les portent. Oui, 50 est bien the new 20 et on est plutôt du genre à s’en réjouir.

Tracklist
Liens
01. Daughter
02. The Endless Throng
03. Sever
04.Léo
05. Captain Joey
06. Too Late
07. Simone’s Style
08. Try Something
09. The Sign Off
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