Loana (1977-2026), Julee Cruise & les GTOs : la belle histoire de la Fille Télévision

Loana - La MadragueL’annonce de la mort de Loana nous a donné une envie étrange de réécouter ce morceau précurseur (de la société du spectacle) des GTO, les Girls Together Outrageously. Ce groupe de la fin des années 60 qui n’a signé qu’un unique album merveilleux, Permanent Damage, était constitué de six ou sept jeunes femmes, des groupies en réalité, qui gravitaient à Los Angeles dans l’entourage de Frank Zappa. On y trouvait notamment la célèbre Pamela Del Barres, toujours en vie aujourd’hui, Cynthia Wells aka Miss Cindy, future épouse de John Cale, et Christine Frka (qui mourrait d’une overdose en 1972, à à peine trente ans). Une bonne partie de ces filles étaient névrosées à l’extrême, brisées par des enfances et des relations toxiques, droguées, perdues. Certaines à l’image de Miss Christine n’ont pas dépassé la trentaine. Les GTO incarnaient, dans la relative discrétion de l’époque, un étrange mélange de bohème supérieure (le Strip, les stars du rock, la célébrité, ce statut de groupies semi-officielles) et de désolation/femme-objet, réservoir à la disposition de guitaristes et chanteurs vampires, avides de jeunesse et de chattes. On retrouve sur cet unique disque des participations du gratin du rock de l’époque, Bowie, Jeff Beck, Ry Cooder ou encore Rod Stewart qui ont chacun eu affaire avec l’une ou l’autre des “chanteuses” réunies ici. L’un des titres de ce disque s’appelle T.V Lives. Les paroles sont remarquables et évoquent en creux et une trentaine d’années en avance, le destin funeste de Loana.

I’m a television baby /
My father’s a knob/
And my mother’s a tube /
When I’m sad my horizontal dips /
And my vertical skips /
But when I’m glad, my brightness meter /
Shouts brightest!

Je suis une (enfant de la) télévision, chante le groupe. Mon père est un connard…. Quand je suis triste, je plonge au fond du fond. Quand je suis heureuse, je brille de mille feux. JE SUIS UNE TELEVISION, a-t-on envie d’entendre.

C’est ce que Loana est devenue peu ou prou en 2001 en remportant Loft Story, la première téléréalité proposée à la télé française. Parmi le parcours d’abord royal qui suivra (des livres, quelques singles, des photos avec les plus grands, des défilés, des soirées sans fin, des lignes de vêtements pour enseignes cheap) puis la dégringolade, la musique tenait une place assez particulière dans la vie de Loana, représentant un accès direct au rêve dont elle se détachait de plus en plus dans sa vie de tous les jours entre addiction et relations amoureuses foireuses. Loana croyait au pouvoir rédempteur de la musique et semblait faire corps (et âme) avec les cash-in singles qu’elle proposait régulièrement à ses fans.

Le premier morceau, Comme Je T’Aime, est une immonde bouse montée par M6 Production pour capitaliser rapidement sur sa sortie du Loft. Le refrain peut être sauvé à la rigueur mais c’est assez difficile à réécouter avec le recul.

Le deuxième morceau qu’elle propose, Obsession, est du même acabit. L’image initiale, lisse et essentiellement séductrice, est cette fois légèrement obscurcie par l’idée d’un amour qui (dé)possède et peut conduire à la souffrance. Il n’aura pas fallu longtemps pour que les premières nouvelles de “difficultés” personnelles rencontrées par la chanteuse viennent éclairer d’une autre lumière le parcours parfait de la Bimbo chanteuse. Loana prend alors ses distances avec la musique (elle apparaît de temps à autre dans des émissions pour pousser la chansonnette) mais y reviendra bien plus tard avec un unique album référencé, I Have A Dream, sorti en 2009, et qui fait office de best-of et testament.

Parmi les quatorze morceaux qui composent cette sortie digitale (dont 4 ou 5 mix de mix de chansons déjà bien faiblardes), on trouve quelques morceaux plus personnels comme une reprise de La Madrague de Brigitte Bardot avec laquelle la Bimbo Queen déchue s’identifiait dès l’origine. Malgré les défauts techniques évidents (on saluera l’absence de traitement toutefois), la version est remarquable d’incarnation et dégage un mélange de fragilité, de détresse et de charme qui est assez irrésistible. L’icône a pâli mais il reste de cette “brightness” des jours radieux suffisamment pour qu’on évolue entre larmes et bienveillance. Sur le même disque, une autre reprise de Bardot, Nue au Soleil, vient laisser penser qu’il y avait un petit quelque chose à saisir ici. Il n’est pas certain que n’importe qui puisse chanter ainsi.

Dans la série des reprises, difficile de passer à côté de la mélancolie qui se dégage de la cover du Paroles, Paroles, adaptée d’une chanson italienne et qui était passée à la postérité dans une version chantée par Dalida et Alain Delon. Quelques décennies plus tard, les arrangements sont sinistres et 100% synthétiques. Delon est devenu le playboy burlesque, joufflu mais superbe Massimo Gargia, tandis que Loana se glisse dans la peau tragique d’une Dalida à la dérive. On peut trouver cela ridicule mais la voix qui vacille et qui grésille, la voix qui flanche (alors qu’elle veut paraître forte et professionnelle) est ici d’une justesse dingue.

Le non-chant de Gargia joue le même pantomime décadent et affaissé en version masculine. On ne peut pas réécouter cela aujourd’hui sans verser une larme sur le cadavre de cette époque dorée et maudite à la fois. Avec ce morceau, c’est l’âge d’or de la télévision qu’on éteint, celui de la lucarne-reine, des chaînes hertziennes. Tout sera dilué, explosé. Le Loft deviendra les Anges de la téléréalité, les canaux uniques se diviseront en des milliers de chaînes, de réflexions par nature dégradées du sujet. L’aura benjaminienne qui planait sur Loana sera comme évanouie dans la brume, éparpillée à jamais. Loana sera charriée comme un vulgaire fétu de paille et de chair fraîche par l’époque, soumise aux dégradations de la célébrité et aux résurgences de ses propres traumas. Son QI de 140 qui avait “aidé” (?) à sa sélection initiale, envolé dans les répliques de répliques des stars abattues Marilyn varoise, Bardot atrophiée et autres Dalida d’holocauste. On n’ a pas trouvé d’assez bon morceau sur I Have A Dream pour terminer dignement et faire croire en l’existence d’un espace qui rehausserait le profil artistique de Loana. Rien du tout. Rien à sauver en réalité si ce ne sont ces quelques lueurs de sincérité ici ou là. On se contentera en signe de respect et de peine de conclure sur le plus beau des morceaux d’adieu. On aurait aimé que Loana chante le Fly Away de Julee Cruise (et Tim Saul). Elle l’aurait mérité. Les vautours qui l’entouraient pourraient utilement en sortir une version IA la semaine prochaine et se faire une dernière fois un max de pognon sur son dos.

Goodbye. Goodbye.
(So I’m never gonna come back, no no…)

Crédit photo : Loana – capture d’écran du clip de La Madrague

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