Aaron Lange / Ain’t It Fun, Peter Laughner & Proto-punk in the secret city
[Stone Church Press]

8 Note de l'auteur
8

Aaron Lange / Ain't It Fun, Peter Laughner & Proto-punk in the secret cityIl n’est pas certain (à moins d’un improbable biopic sombre et indépendant) que le profil de Peter Laughner attire jamais l’attention du grand public, voire même accède à un niveau minimal de postérité auprès des amateurs de rock indé. On a fait partie, parmi quelques autres, de ceux qui sont déjà revenus sur son histoire personnelle et sa contribution au punk naissant à travers son parcours au sein de Pere Ubu/ Rocket From The Tombs. On avait également évoqué le personnage à travers l’histoire détaillée de l’hymne protopunk Sonic Reducer. La renommée de Peter Laughner n’a pas beaucoup grandi depuis (le coffret dont on parlait continue d’être la référence en la matière). Il est toujours ce type mort à 24 ans qui n’aura presque jamais mis le pied dans un studio d’enregistrement professionnel et qui avait pourtant l’ambition comme Dylan ou Lou Reed de révolutionner le rock de son époque.

Pour beaucoup, Laughner est une sorte de Kurt Cobain qui n’aurait jamais réussi, voire jamais eu l’occasion de faire ses preuves avant de tomber dans l’alcool, la drogue et de tirer sa révérence. Dans le Cleveland de l’époque, il s’est contenté de naviguer de groupe en groupe en signant avec sa guitare et sa dégaine de punk débutant une grosse poignée de morceaux originaux, des reprises rock, folk, et de tirer tout le monde vers le haut (ou le bas, selon d’où on se place). D’une certaine façon, c’est David Thomas, dans un registre assez différent mais qui aspira, à sa disparition, la force et la menace noire qui planaient autour de Laughner, qui le mieux porta sa parole posthume, à travers les premiers Pere Ubu et sa carrière intraitable. Aaron Lange, fondateur des éditions Stone Church Press et dessinateur chevronné, entreprend à travers ce bouquin-somme de près de 450 pages, de raconter l’histoire de Peter Laughner mais surtout celles de la ville et de l’époque dans lesquelles elle se déroule.

Ain’t It Fun, Peter Laughner & Proto-punk In the Secret City positionne la figure de Laughner au centre du récit mais décevra en partie ceux qui s’attendaient à y trouver une biographie illustrée de l’artiste en jeune drogué. Le destin tragique de Laughner, avec à l’épicentre du « domaine » sa chanson Ain’t It Fun, qui résonne comme un écho/leitmotiv lugubre tout au long du livre, sert de point d’appui au véritable projet qui est de raconter l’histoire culturelle (donc aussi industrielle) d’une ville, Cleveland, longtemps considérée comme une cité médiocre pour le rock et qui, sans que cela la situe jamais au rang de New York ou Los Angeles, voire de Détroit, allait livrer ou accueillir dans les années 70 et 80, quelques génies underground à l’Amérique. Lange démarre sa balade psycho-géographique à la fondation de la ville par le Général Moses Cleaveland puis s’intéressera brillamment sur une centaine de pages à la formation de la géographie urbaine. Comme Alan Moore ou Iain Sinclair avant lui, il relie certains lieux contemporains à leur histoire archaïque, décrypte les mouvements qui relient les hommes et les époques, depuis les civilisations indiennes jusqu’au XXIe siècle. On en apprend plus ainsi sur les Timber Wolves de l’Ohio (de vrais loups) dont la mémoire du massacre au XIXe siècle ira teinter de tragique l’un des derniers groupes montés par Laughner, Wolves. Le comics est dense, ésotérique, et mêle à haute dose des itinéraires insensés, Rockefeller par exemple, des faits divers (l’histoire du sinistre Torso Killer, par exemple) et des références plus ou moins directes à des anecdotes qui émaillent et constituent l’itinéraire de Laughner.

Le dessin en noir et blanc sert d’illustration à un texte dense, le bouquin fonctionnant beaucoup plus comme un essai que comme une vraie BD. Les mises en place sont essentiellement illustratives et il n’y a aucun dialogue ou bulle, aucun dynamisme dans le récit. Là encore, et sur 450 pages, il faut parfois s’accrocher et se laisser porter par l’avalanche de recoupements, de rapprochements et d’informations que l’on reçoit. On croise (et c’est l’un des aspects les plus gratifiants du livre) plusieurs figures fascinantes, méconnues ou un peu plus, poètes, artistes, serial killers que le livre invite à découvrir. Ainsi du poète D.A Levy, lui-même disparu (suicide) en 1968 à l’âge de 26 ans, et dont l’oeuvre reste à redécouvrir. On peut citer dans un registre tout aussi peu réjouissant l’itinéraire singulier du Dr Sam Sheppard, médecin meurtrier starifié dont on retrouvera la figure sur la 1ère partie du livre ou encore les bizarroïdes et éphémères Johnny and The Dicks dont vous nous remercierez d’avoir partagé la performance ci-dessous :

Les perspectives sont ici vertigineuses. Lange revient sur les influences personnelles de Laughner (Baudelaire entre autres, Dylan, Lou Reed) et va ensuite s’intéresser sur une longue deuxième partie au foisonnement créatif de la scène locale. Il faut attendre la page 253 pour qu’on passe la porte d’un studio et revienne sur l’enregistrement du génial 30 Seconds Over Tokyo.

La dernière partie est plus décousue et moins bluffante. Il y a quelques redondances dans le scénario, quelques longueurs dans le récit, qui aurait sans doute dû se resserrer à un moment donné sur Laughner plutôt que de se fragmenter ainsi à l’infini. Ain’t It Fun perd en cohérence et en impact émotionnel ce qu’il a choisi de gagner en contenu documentaire et en matériel recyclé. La lecture n’en reste pas moins fascinante et une porte d’entrée invraisemblable sur un inframonde culturel qu’il appartiendra à chacun d’évaluer ou de réévaluer.

Aint It Fun est un livre aussi stimulant que le Ghosts Behing the Sun de Tav Falco sur Memphis. Il est moins bien écrit, moins bien construit mais est servi positivement par sa forme de roman graphique, ce qui en fait un document de tout premier ordre et un travail titanesque et passionnant à saluer.

(reprise des Rolling Stones)

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