Groovy et sombre, empli de narrations et de portraits assez passionnants : c’est ainsi qu’on décrirait ce troisième album de Squid, groupe originaire de Brighton qu’on a probablement jamais considéré à sa juste valeur. Cowards est un disque assez ramassé (9 titres pour 44 minutes de musique avec plusieurs titres ambitieux pointant au delà des 5 minutes) mais riche en histoires, en images, en mises en garde qui prolonge le travail réalisé sur ses prédécesseurs, O Monolith (2023) et Bright Green Field (2021). Le nouvel album réussit, ce qui n’est jamais gagné, à conserver une partie de l’énergie primitive qui animait les premiers essais un groupe tout en marquant une progression véritable dans la façon de gérer les tempos et les engagements.
On ne sait jamais trop comment classer ce genre de groupes. Les Anglais en ont quelques uns désormais comme Snapped Ankles ou la Fat White Family, plus récemment Georgie Greep qui évoluent dans un univers bien à eux où se côtoient des influences punk, soniques, une forme de primitivisme rock, des décrochés électro-rock et des développements plus psyché ou ambient qui étirent les chansons et leur donner une ampleur et une amplitude qui “étendent” les limites du genre. On est immédiatement confronté à ça sur les premiers morceaux du disque qu’il s’agisse de l’ouverture Crispy Skin, assez fascinante dans son développement, ou du morceau suivant Building 650. Crispy Skin s’engage dans une mélodie pop après seulement 3 minutes qui semble aussi légère qu’un peu triste. Le texte nous éclaire progressivement sur ce à quoi on est confrontés : sans doute une scène d’horreur où un couple (?) tue des gens pour les manger (?). La situation est incertaine et se révèle tardivement avec un ruisseau de sang qui se met à couler. Building 650 est encore meilleur musicalement et tout aussi tordu avec le portrait d’un mystérieux Frank, l’ami du chanteur visiblement, qui est une sorte de pyromane ou d’incendiaire professionnel. La seconde partie du titre est épatante, mélodique et puissante. Le chant de Ollie Judge joue de la conjonction entre un énoncé assez placide et clinique et un texte mécaniquement glaçant.
On descend (ou on monte) encore d’un cran dans la folie douce et macabre avec l’énergique Blood on The Boulders, zébré de traits violonés, qui, entre absorption de drogue et massacre ensoleillé, n’hésite pas vraiment. On ne sait pas trop ce qu’il faut penser de cette mascarade mais la thématique (des tueurs, des dingos) est tenue avec une telle netteté et une telle détermination que le disque y gagne un air flippant et psychopathe qui fout vraiment la frousse. On pense parfois au décalage de ton d’un Orange Mécanique ou d’un Funny Games, comme si la pop (est-elle autre chose finalement ?) n’était qu’une manière un peu jolie et esthétique de proférer des horreurs ou d’en célébrer. C’est en prenant pour sujet la monstruosité criminelle, la perversion et le crime que Squid intrigue et vient questionner l’acceptabilité de ce qu’il produit. On adore les faux airs de Radiohead que se donne le remarquable Fieldworks II. La pop est-elle un agent du diable ? Le motif de chaque chanson, comme le rituel criminel, se répète et fonctionne comme une répétition de lui-même : un long développement calme ou introspectif qui est entrecoupé de séquences dissonantes plus complexes et relâchées. Le tout entonné sur un air de comédie cruelle. Le spoken word de Cro-Magnon Man nous plaît un peu moins mais on en retient l’aspect joueur et math-rock du mouvement. Tout ceci relève d’une forme de modernité scientifique, de l’art pur de la composition de l’exercice de style.
Il y a dans ce Cowards un savoir-faire indéniable, une inventivité et une détermination dans le propos qui en imposent. On peut toutefois reprocher à l’ensemble une relative uniformité dans les traitements qui peut susciter un peu de lassitude. On arrive un peu lessivé sur le morceau-titre qui est pourtant sublime dans sa manière d’ouvrir des dimensions et de dévoiler ses couches de production, au point qu’on en arriverait presque, comme on l’avait fait devant les textures complexes de Black Midi à demander : où sont les chansons ? Well Met, le dernier titre, peut soutenir l’accusation : est-il fait de sons ou de mélodie ? L’un et l’autre se répondent et se cannibalisent au point qu’on peut avoir parfois l’impression que la technique et la sophistication l’emportent sur le propos. Ce questionnement est le prix de la modernité car il est tout aussi évident que Squid est dans le vrai et propose ici l’une des musiques les plus intéressantes et stimulantes du moment. Pas forcément la plus accessible et séduisante.

