A force de la recycler à longueur d’articles et de playlists, on se doutait bien que viendrait un jour où on serait obligé de confesser notre obsession érotique pour la Marianne Faithfull du film the Girl On A Motorcycle, réalisé par Jack Cardiff, en 1968, film dans lequel elle partage l’affiche avec Alain Delon. C’est de cette époque que date la photo si célèbre et qui circule depuis 20 ans sur le net où on voit Delon, Jagger et Faithfull assis dans un canapé et surtout la chanteuse/actrice n’avoir d’yeux à cet instant précis que pour le Français. Si cela ne tenait qu’à nous, on ne mettrait dans cette playlist hommage que des morceaux ayant trait à l’apparition sublime et définitive de Faithfull dans ce film. Le problème majeur, puisque nous sommes un site musical, est que Faithfull n’y chante pas. Est-ce vraiment un problème ?
La BO de The Girl On A Motorcycle, le film où Faithfull joue Rebecca une femme qui prend la liberté de quitter son mari pour partir avec son prof de moto (Delon/Daniel) pour l’Allemagne où après une sorte de marathon du sexe et quelques verres de kirsch (beurk), Rebecca/Faithfull se prendra un camion et atterrira tête la première dans le pare-brise d’une voiture qui vient en face. Un carambolage s’en suit et donc la mort de Rebecca/Faithfull, laquelle nous touche infiniment plus sous cette forme que l’annonce de son décès survenu à l’âge très respectable de 78 ans. Difficile pour nous de ne pas associer cette mort tragique au standard de The Smiths, There Is A Light That Never Goes Out, qui évoque presque pas à pas la situation. Les amateurs de BO se souviendront que si Marianne Faithfull ne chante pas sur ce film, la BO est composée par Les Reed et comprend deux chansons magnifiques interprétées par… Mireille Matthieu, dont cette ode à Alain Delon intitulée Au Revoir Daniel.
En 1968, Rebecca/Faithfull porte une combinaison en cuir qui ferait frémir d’envie n’importe quel fan BDSM ou apprentie CatWoman. C’est une déesse épochale blonde, encore pour quelques mois/années compagne du musicien Mick Jagger, lequel contribua avec Andrew Loog Oldham au lancement de sa carrière de chanteuse. En 1968, Faithfull (qui a 22 ans) est presque en fin de carrière. Elle s’apprête à quitter/être quittée par Jagger, à sombrer dans l’anorexie, la dépression, l’héroïne, à perdre son appart et à entrer dans une sorte de trou dont elle ressortira sans sa voix et en partie privée de sa beauté pendant une petite dizaine d’années. Ce n’est qu’à la toute fin des années 70 (1979) qu’elle connaît un regain d’intérêt avec un Broken English qui reste l’album de la chanteuse qui est le plus aimablement considéré par la critique. A l’époque (et c’est quelque chose d’assez intéressant), Faithfull vient de se marier avec Ben Brieley, un type pas très connu mais qui évoluait au sein du groupe punk londonien The Violators. Brieley bosse ensuite brièvement avec Dave Goodman mais surtout Steve Jones et Paul Cook, les anciens Sex Pistols.
De là à dire que cette alliance avec Brieley (dont elle divorcera au milieu des années 80) est importante pour marquer la pertinence du disque il n’y a qu’un pas. Broken English est pop, variétoche, punk et parfois reggae. C’est un album dingue, qui parle de terrorisme, de drogue, de poésie, de sexe, de mort et qui, presque sans le vouloir, peut tenir lieu de manifeste post-punk qui ne dit pas son nom, la chanteuse fracassée et droguée jusqu’aux yeux, SDF et à la vie brisée, s’y racontant dans toute sa crudité, avec une grâce indicible.
Après ça, on doit dire qu’on a un peu perdu le fil. Faithfull navigue à vue et se réinvente en chanteuse de jazz et de blues en signant notamment un album de reprises hypnotisant et qui repose pour beaucoup sur son statut de super-groupie et chanteuse 60s “à la Nico“. Elle reprend aussi bien Dylan que Bessie Smith ou Billie Holiday, avec les moyens du bord et ça fonctionne tout à fait bien.
La Marianne Faithfull des années 90 est une icône, chanteuse mascotte qui porte sur elle le souvenir de sa beauté évanouie, de ses amours et de son passé. Elle est fascinée par l’Allemagne de la République de Weimar et continue à explorer le répertoire de Kurt Weill, de Brecht, mais monte aussi sur scène pour s’illustrer dans l’opéra rock The Wall qui se rejoue à Berlin en 1990. En live, l’album Blazing Away, donne lieu à la mise en avant d’une reprise intrigante d’Edith Piaf intitulée Les Prisons du Roy.
Ce répertoire l’éloigne de son personnage de figure des 60s et mènera pas à pas à sa redécouverte par la critique indépendante. C’est dans les années 2000 qu’elle prospère comme figure majeure du rock, s’associant à la crème de la crème du rock d’alors pour des duos, des apparitions scéniques ainsi que divers projets. Elle collabore notamment avec PJ Harvey et Nick Cave sur l’album Before the Poison. La nostalgie fonctionne à plein mais, pour beaucoup de contemporains, elles ne veulent pas dire grand chose.
Faithfull ne cache pas qu’elle doit continuer à travailler pour vivre. Elle a toujours des problèmes d’argent et enregistre des albums qui sont composés de créations et de reprises. Le travail est toujours plutôt bien fait, à l’image de cette reprise du Dear God Please Help Me, tiré du Ringleader of Tormentors de Morrissey (2006/2007). Faithfull devient une interprète de luxe, toujours accompagnée de son bagage historique. La voix n’est plus vraiment agréable, plus vraiment juste, plus vraiment expressive. L’accueil critique est généralement bienveillant, exagérément sans doute au regard de son parcours et du respect qui lui est dû. La presse s’enthousiasme régulièrement pour ses “retours” multiples, mais on avoue rester des décennies en arrière et se focaliser en tant qu’amateur sur ses photos et sa cavalcade motorisée avec Delon en 1968.
Elle termine en parlant/chantant sur scène toujours, déclamant les Sonnets de Shakespeare et d’autres textes. Faithfull manque succomber au Covid, en réchappe. Ses poumons de fumeuse en série la lâchent puis tout le reste. Ce n’est pas jojo. Un camion aurait été plus cool. Une moto. La vitesse. Le vent. Le cuir. On y est encore. It’s All Over Now Baby Blue. C’est une reprise de Dylan. Les cheveux sont blonds, les yeux aussi. Le teint est pâle, préraphaélite. Cette Faithfull est morte, bien sûr, comme l’autre, mais sourit toujours. A 78 ans, elle rentre toujours à l’aise dans sa combi cuir, enfourche sa bécane et serre la taille du Samouraï en plaquant ses reins contre les siens.
Crédit photo 1 : Wikimedia (Licence Creative Commons)
Crédit photo 2 : The Girl On A Motorcycle 1968 (capture d’écran du trailer)

