Luke Haines / I Sometimes Dream Of Glue
[Cherry Red Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Luke Haines - I Sometimes Dream Of GlueDepuis la mort de Mark E. Smith, on s’accroche à tous ceux qui ont la capacité à l’ancienne de représenter des points d’ancrage dans le monde mouvant et désarmant du rock contemporain. D’où qu’on le regarde et indépendamment de ce qu’on pense de (toute) sa production, Luke Haines fait désormais partie des rares chanteurs intéressants capables de produire (au bas mot) un disque par an sans rien demander à personne et surtout en en faisant qu’à sa tête.

Peu de temps après sa précédente livraison (l’impeccable Smash The System) et une compilation magique (Luke Haines Is Alive And Well and Living in Buenos Aires), Luke Haines revient avec l’un de ses disques concepts dont il a le secret. Cette fois, il s’agit de raconter le quotidien d’un petit village qui a été réduit à l’échelle lilliputienne par l’épandage d’une sorte de boue collante vaguement radioactive pendant la Seconde Guerre Mondiale. Peu importe le pitch, I Sometimes Dream of Glue est un miracle narratif et une beauté miniature splendide. Les chansons sont construites comme autant de vignettes illustratives, racontant chacune une histoire (autour de ce village) et traitées musicalement avec le plus grand soin. Ceux qui ont suivi le travail de Luke Haines récemment rapprocheront cet album du plus distrayant et enjoué Rock n’Roll Animals. Le travail de production est encore plus soigné ici, à l’image du morceau d’ouverture, Angry Man On Small Train, à la mélodie très The Auteurs qui déroule en 1 minute et 50 secondes une poésie exquise, soulignée par des lignes d’harmonium magnifiques. Les guitares acoustiques emmènent la sarabande mais sont rejointes souvent par des parties d’orgue qui donnent un cachet intemporel à la musique. I Fell In Love With An 00 Scale Woman est soutenue par une ligne de guitare remarquable et par un humour irrésistible. Les amants s’enfuient, lui, minuscule et fugueur, elle, lilliputienne avec une poitrine énorme, avec une guitare, dans un bateau en papier.

Luke Haines écrit  ici en pensant très probablement aux chansons en apesanteur des Kinks et de Ray Davies mais aussi à toute la tradition du folk anglais qu’il fréquente depuis des décennies. A ce rythme là, Luke Haines est en train de devenir une sorte de Ernst Jünger (un écrivain, oui) ou de Bob Dylan de l’entomologie pop anglaise. Cela donne des chansons en apparence simplissimes mais plus élaborées qu’elles en ont l’air. She Was As Ripe As A Meadow joue avec les rythmiques du blues pour devenir une charmante balade pop, où l’on croise un flutiau et des cris d’oiseaux. Il faut une sacrée audace pour proposer ce genre de musique aujourd’hui et enchaîner sur un morceau rythmé aux claquements de mains tel que l’incroyable The Subbuteo Lads. Ce qui frappe ici c’est la capacité de l’ancien leader de The Auteurs à innover et à expérimenter sur les rythmes, la déstructuration du format pop, tout en proposant son album le plus accessible depuis des lustres. La force des mélodies et du chant finit toujours par l’emporter sur tout ce qui vient détraquer la belle routine pop, créant un effet de fascination et de déréalisation qui est remarquable. Avec 14 morceaux et aucun déchet, Haines époustoufle. Solvents Cure The Ego ferait un single de Baader Meinhof tout à fait acceptable. Les textes sont précis et comme souvent caustiques et extralucides. On passe par le folk psychédélique à la Small Faces sur The Garden Gate, au Syd Barrett enfumé. Luke Haines écrit de la musique pastorale, une sorte de comédie musicale qui rebondit de genre en genre pour tisser un univers original et nostalgique où l’Angleterre tel qu’il l’a rêvée ressuscite, entre ville et campagne, culture et modernité. La musique de Luke Haines sonne de plus en plus comme une musique de résistance à l’air du temps, courageuse et délicieusement atypique. Les références abondent (Only The Stones Will Know), les clins d’œil, les révérences aux uns et aux autres aussi, ouvrant un univers métatextuel qui permet au disque d’être lu, écouté et pensé sur plusieurs niveaux selon qu’on veut s’amuser (ou non) à y penser du tout.

D’où qu’on se situe, ce disque est un tour de force. Luke Haines nous avait habitués à ces reconstitutions d’univers millimétrées, à ces fantaisies d’artisan du sur-mesure et d’orfèvrerie pop. I Sometimes Dream of Glue est dans ce registre son travail le plus soigné et le plus abouti depuis 9 ½ Psychedelical Meditations On British Wrestling of the 70s and early 80s, disque consacré au catch, la poésie et l’imagination forcenée en plus.

Tracklist
01. Angry Man on Small Train
02. I Fell In Love With An 00 Scale Woman
03. I Sometimes Dream of Glue
04. She Was As Ripe As a Meadow
05. The Subbuteo Lads
06. Solvents Cure The Ego
07. At It With the Tree Surgeons Wife
08. The Garden Gate
09. Everybody’s Coming Together For The Summer
10. Oh Michael
11. Only The Stones Will Know
12. Everybody’s coming together For the summer (part 2)
13. Fat Bird From the Woodcraft Folk
14. We Could Do It
Écouter Luke Haines - I Sometimes Dream Of Glue

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