Marie-Flore entre deux mondes (Live un soir in Allonnes)

Marie-Flore Allonnes 2025

Il n’y a pas beaucoup de concerts actuels où l’on peut voir un groupe de sept ou huit jeunes femmes (peut-être venues directement du bureau) s’émouvoir à côté de couples de tous âges enlacés et visiblement transportés d’amour, tandis qu’un véritable punk à crête bat la mesure verre à la main quelques mètres en arrière. Peu de concerts où l’atmosphère est si bon enfant, souriante, légère, mais aussi bienveillante, mutine et quelque peu sexy. Peu de concerts encore où on ne sait pas trop à quoi on a vraiment affaire : pop, rock ou variété, “chanson” ou tout ça à la fois. Dans la toujours remarquable salle Carmet d’Allonnes, garnie de trois centaines de fans (majoritaires) et curieux, exagérément féminisées comparées aux habituelles audiences indé, Marie Flore a proposé un concert en apesanteur en mêlant avec beaucoup d’assurance, de talent et un certain sens de l’équilibre, des sonorités et registres (l’électricité, la “dance”, la chanson à textes) qu’on trouve généralement à l’état dissocié chez d’autres. Autour de ces deux ou trois mondes, elle aura unifié un public qui n’aurait sans doute rien eu à faire ensemble s’il ne s’était retrouvé uni malgré lui par la magie et l’harmonie du moment.

Elias DrisEn première partie, Elias Dris avait déjà donné le ton fédérateur et œcuménique d’une folk bien dans l’époque, très pop et emplie de (très) bons sentiments. La voix du jeune homme, auteur en 2019 du chouette Beatnik Or Not To Be (titre qu’on a trouvé plutôt amusant), est sublime et parfaite pour faire monter dans les tours (sentimentales) des chansons soignées, souvent mélancoliques et tendrement chargées d’espoir. La longue chevelure noire du jeune homme, sa beauté radieuse lui confèrent une séduction naturelle de diva, assez peu ambiguë, qui lui va à ravir, tandis qu’il exprime, accompagné par un guitariste solide, et son propre jeu, une sensibilité émouvante et meurtrie. Le jeune homme évoque de façon parfois un peu simpliste (euphémisme) et en anglais, ses emballements, son besoin de réconfort et ses blessures (le joli Despite The Scars), faisant passer un excellent moment à tout le monde. La salle reprend en cœur solidaire le refrain de la tendre Pink Is The Colour Of My Soul, chanson manifeste en faveur des cœurs grenadines et (on l’imagine) de ce qu’on appelle plus vraiment la différence. C’est tendre, chou même, et ça fond entre les oreilles comme une guimauve ou un marshmallow, en déposant sur le palais des saveurs sucrées, et des senteurs folles de boyscouts cosmopolites.

Marie-Flore Allonnes 2025

L’entrée en scène de Marie-Flore tranche avec cet esprit teenage et nous propulse dès les premiers morceaux dans une atmosphère plus mature, où l’homme et la femme ont vu l’ours et en parlent encore. L’amour et le sexe fonctionnent comme un délit mineur, des larcins contre l’ordre établi. Ça pleure, ça suce et ça squirt (?) sur QCC, chanson rentre-dedans au texte audacieux, qui répond à un Braquage tout aussi puissant et marquant. On aura droit plus loin à un autre hymne aux acronymes avec le nouveau FTG (pour Ferme Ta Gueule), qu’on devra réécouter de plus près pour savoir s’il était à la hauteur du précédent.

Marie-Flore se présente en tenue peau et cuir haut sur le nombril, plat et sensuel, bras nus et cheveux longs, silhouette fine et presque irréelle, mélange d’abstraction faite star et de créature de chair dévorante. On pense tantôt à Muriel Moreno de Niagara pour la navigation à vue entre un univers rock indé où l’on peut tout dire et exprimer, y compris avec une certaine crudité, et un monde variétoche plus mainstream où on se dandine en bord de scène en interpellant le public d’un toujours curieux “ça va Allonnes ?”. Plus loin à Virginie Ledoyen en (fausse) pop star écartelée entre éthique et commerce (infernal), excès et abandon dans le douteux Héroïnes de Gérard Krawczyk. Marie-Flore est Johanna (Ledoyen) et Jeanne (Maïdi Roth), dans un fascinant dédoublement de personnalité.

Marie-Flore Allonnes 2025

La réaction du public est enthousiaste, tandis que le groupe, assez exemplaire, suit sa reine comme il peut, avec bravoure et passion, derrière un magnifique cœur lumineux de fond de scène qui tient autant des Heartbreakers que de la guimauve. Difficile de ne pas apprécier les textes savoureux et complices de 20 ans ou de Ex Aequo, nouveau morceau assez remarquable où la métaphore sportive prolifère et où l’on pourra entendre pour la première fois en chanson l’étrange expression “remettre l’église au centre du village”. Le savoir-faire de Marie-Flore repose beaucoup sur le maniement du contraste : entre l’apparence d’une créature rock sexy et d’une chanteuse de confessionnal, entre une expression poétique et une expression plus crue. C’est à la fois très séduisant et parfois déconcertant. On est moins convaincus par le pourtant standard un peu complaisant Je Sais Pas Si Ça va, mais forcément emballé par l’équilibrisme génial d’un Tout Dit, ambassadeur parfait de l’album à venir. Marie-Flore parle le uptempo couramment et le fait en conservant tout son piquant et sa saveur. On aura droit plus loin, et toujours en vue de l’album Ex Aequo qui sort fin avril, au chouette Intimes, peut-être plus convenu mais bien troussé.  On peut aimer Marie-Flore en étant complètement fleur bleue, on peut l’aimer comme une groupie pour son charme et la liberté qu’elle inspire, mais on peut aussi l’aimer pour son double fond, car il n’y a jamais chez elle aucun simplisme ni aucune facilité. Braquage, l’album, et son successeur se réinvitent en rappel et vers la fin avec les “hits” Mal Barré et Tout Ou Rien, impeccables dans l’énergie et l’efficacité :

C’est mal barré oh chéri
Je te ressers un café
Il va être un peu serré
Pour que tu te fasses à l’idée
Que ce sera bien lui le dernier
Enfin, enfin c’est ce qu’on dirait
Ouh ouh, ouh ouh ouh

Encore une fois
Ouh ouh, ouh ouh ouh
L’amour s’arrête là
Ouh ouh, ouh ouh ouh ouh
Encore une fois
Ouh ouh, ouh ouh ouh
Il reviendra
Ouh ouh, ouh ouh ouh ouh

Marie-Flore Allonnes 2025

On termine ainsi dans une sorte de variété avancée qui pourrait bien défier avec l’album à venir Clara Luciani sur le terrain de la fille qui chante avec intelligence et l’œil qui pétille. Marie-Flore a pour elle l’avantage des (l)armes, la plume habile et une capacité à se tenir sur le fil du mainstream sans y tomber, qui est absolument ravissante. Ce n’est pas un choc en soi mais bien un enchantement, un concert dérivatif et presque lunaire qui nous détourne du cours tendu de l’électricité et du rythme sombre qui va avec.

Les prochains concerts de Marie-Flore

Un grand Merci Cocotte en live pour les photos de Marie-Flore prise lors de cette soirée. N’hésitez pas à suivre son compte Instagram.
La photo d’Elias Dris est de l’auteur.
Les vidéos sont des captations du concert à l’Aéronef (Lille 2025)

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