C’était inattendu : la sortie d’un nouvel album de Michel Houellebecq, vingt-cinq ans après sa Présence humaine (2001) produite par Bertrand Burgalat. Un album au demeurant excellent – son écoute nous l’a rappelé – mais qui n’enlevait en rien notre moue dubitative ; Houellebecq semblait avoir fait le tour de l’exercice. Puis on apprend le titre : Souvenez-vous de l’Homme. On prend confiance, même si on connaît son talent des titres. Puis qu’il sera composé par Frédéric Lo. L’intérêt se lève, ayant apprécié L’outrebleu ; moins son album avec Bill Pritchard, mais la froideur de la production pourrait faire des merveilles. Résultat des courses : Souvenez-vous de l’Homme sera l’un des albums les plus passionnants à décortiquer, cette année. Il sort de manière concomitante au recueil de poésie de l’écrivain dont est tirée la moitié du disque : Combat toujours perdant, chez Flammarion. En (dé)route.
Foutu pour futur
C’est d’abord par son sujet que l’album se détache : “Je ne connais pas bien l’étendue de la terre / Ni la durée de mon voyage / Dans quelques jours sûrement, il y aura la guerre / Vers l’est, le conflit se propage.” Souvenez-vous de l’Homme, dont la typographie n’indique rien du “h” mais qu’on préfère majusculer, est entièrement traversé par l’idée d’un effondrement délicat, lent, sans véritable fracas. Et dont l’origine reste indécise : écologique ? nucléaire ? civile ? militaire ? économique ? Ou plutôt tout cela en même temps… ? Ce dysfonctionnement d’une France assoupie et dolente prend alors des allures poétiques, par son étrangeté, rappelant l’étiolement indifférent du roman Le Nuage radioactif de Benjamin Berton (Ring, 2014). De l’ordre de l’évanouissement. C’est donc par un album que Houellebecq investit frontalement le domaine de l’anticipation post-catastrophe. Dans un paysage français musical où l’écrit perd de son importance, l’album abat ses cartes.
Pas une piste n’échappera au climat d’inquiétude, conférant alors à l’album un thème, un décorum qu’on dira peu commun en musique : le déclin. “Occidentaux qui voulez-vivre / Vous n’avez plus beaucoup de chances !” Certes, on connaît les idées de Houellebecq ; mais franchement, il fallait oser. Ils l’ont fait. Alors que la poésie de l’écrivain, lue seule, a pu nous laissé un peu circonspects — tant sa platitude, certes recherchée, peine parfois à trouver son relief lorsqu’elle jouxte l’élégiaque — la musique de Lo lui confère instantanément un ressort. Les textes sélectionnés passent merveilleusement en chansons : “Souvenez-vous, amis, des formes essentielles / Souvenez-vous de l’Homme / Souvenez-vous longtemps.” C’est sur cette juxtaposition du sacré au profane que tout se noue : “Ils connaissaient la guerre / Ils chevauchaient le vent.” Un même thème, merveilleux d’audace, certes, bien qu’un peu trop martelé ; mais une capacité à déployer un voyage musical au fil de Lo.
Le déclin comme verdict
Station terminale : Occident ; tout le monde descend. Sur une beckettienne Fin de partie, les cordes instillent une poussée d’angoisse ; le synthé, l’attente ; le piano, le souvenir du temps d’Avant. La mémoire de la mer, la plus somptueuse piste de l’album, propose une cadence marquée, comme une invite. Le paysage évoque celui du Maurice Dantec désolé, mais dont les personnages seraient, Houellebecq oblige, chétifs : “La nuit est incertaine / […], presque rouge.” Puis le définitif : “Ton frère fait partie des mendiants / Il fait partie des errants / Je n’oublie pas ton Frère.” Mieux que les tons balnéaires et somnolents de Présence humaine, Lo fait office de metteur en voix, soulignant par sa musique la tessiture unique de l’écrivain, bien plus étrange et naturelle que celle de Damasio : tendre, enflée, au bord de la pitié d’un Bertrand Belin. Celle d’un oiseau de malheur ou d’un dieu ayant égaré son cheptel, fatigué.
Toute l’ambivalence se loge dans le décalage entre les paroles et l’habit sonore. Chaloupée et orientale, Perdus dans des rêves inutiles, on erre hébété par les formes recroquevillées et anciennement humaines, dans une ville qu’on connut sous le nom de Meaux, à présent un désert : “Il faut être au moins d’eux pour une guerre civile.” Ça tournicote et on rumine. Il en est de même à l’intérieur de la langue : comme dans ses romans, un langage scientifique (“ellipse”, “référentiel, “hertziennes”, etc.) perce l’ordinarité, instaurant une étrangeté sémantique. Arrivé dans un musée dont le groupe électrogène résiste encore, Le dialogue des machines s’écoute comme une histoire : “Avant, longtemps avant / Il y a eu des êtres qui se mettaient en rond / Pour échapper au loup, et sentir leur chaleur / Ils devaient disparaître, ils ressemblaient à nous.” Une pointe de tristesse s’égoutte de l’écran, ayant l’allure d’une peinture rupestre, (é)mouvante.
La fin d’album laisse entendre quelques notes d’espoir, mais l’heure est grave. Alors que chez Costes, autre chantre de la ruine, la déréliction passe par des chansons grand-guignol, comme une collection de faits divers, chez Houellebecq, celle-ci passe par des diagnostics macroscopiques ; une oraison entourée de brumes et de points de suspension : “L’avenir s’est ankylosé“… Par son ambiguïté sourde, son monde détumescent, l’album sème le trouble. Les pistes s’enchaînent, pliées en quelques minutes, comme des éclats de clairvoyance poétique : “Notre envie de vivre est partie / À commencer sa transhumance, à la recherche des prairies / […] de l’enfance.” Ça ressemblerait presque à notre présent. Allez dormir tranquilles, après ça…
Tracklist :
01, Le bleu du ciel central
02, Ils chevauchaient le vent
03, La mémoire de la mer
04. Fin de partie
05. Le dialogue des machines
06, Autoroute
07, Le lendemain de l’explosion
08, Perdus dans des rêves inutiles
09, En attendant l’envahisseur
10, Les contrées solitaires
11. L’ancienne voie romaine
12, L’ultime archipel

