[Clip & Live] – L’enfer, c’est Stromae

Stromae - L'enferGros évènement au JT de TF1 dimanche dernier : la France découvre que le journal d’Anne-Claire Coudray est un leurre, un jeu de rôles, une scène de spectacle. Une sorte d’énorme Truman Show où siègeraient les régies du groupe TF1. Et du reste du monde (médiatique)! Mais alors que le spectacle cathodique s’aplanit d’années en années, cachant toujours plus vilement les ficelles titillant notre temps de cerveau disponible, Stromae nous vend la mèche! Et cela via une version live de L’enfer destinée à devenir culte, nouveau single de l’album Multitude à venir après l’assez bon Santé dont nous avions parlé en ces lignes. Merci Stromae !

Guy Debord l’avait prophétisé, TF1 l’a exaucé : “La vérité, c’est le mensonge”. Quoi qu’ici, c’est plutôt l’inverse : “Le mensonge, c’est la vérité”. Car oui, même si peu de monde cautionne ce travail d’illusionnisme sur un format journalistique si ramassé, nous ne sommes pas de ceux qui hurlons avec les loups. Même si cela relève du traquenard, le belge a, en trois minutes, eu l’occasion de chanter sur trois des maladies mentales rongeant notre Occident : la dépression, la bipolarité et la solitude ; et sa thérapie la plus efficace : le suicide. Un tabou levé, et d’une bien belle manière cette fois.

Il faut dire que le choix était risqué, tant les pistes furent brouillées. L’effet de sidération aurait été moindre avec une émission de seconde partie de soirée type On Est En Direct, plus confortable. Et, au final, si le jeu en valait la chandelle pour les deux parties, c’est bien Stromae qui rafle la mise. Celui-ci nous a offert un “moment de télé” (depuis l’avènement du web, quand avions-nous utilisé cette expression pour la dernière fois ?) qui figurera dans le palmarès de la nouvelle année.

Partir en dead

Invité spécial de fin de séance, Stromae, en costume et fixant la caméra du regard comme seuls le font les présidents (tiens tiens, une rétorque à la froideur déprimante de nos hommes politiques ?), connu pour ses sorties spectaculaires et toujours finement méta, a cloué ses spectateurs dans leur canapé. On ne saura jamais vraiment où commence le jeu d’acteurs entre les deux – on suppose que l’entretien a été écrit en amont comme un scénario – mais le fait est que les spectateurs ont vécu quelques secondes de flottements entre le changement d’angle et l’arrivé de la chanson.

Stromae n’en était pas à son premier coup d’éclat télévisuel d’ailleurs : sur la dérapante Ce soir (ou jamais!) de Frédéric Taddeï, il était venu interpréter Formidable complètement (mais faussement) éméché, instaurant un climat de malaise glaçant des invités croyant en cet appel de détresse venant de ce jeune chanteur (qui leur semblait inconnu). Là encore, le plan de com’ a été rondement mené, faisant l’effet d’un braquage tel qu’il a déboussolé même les plus réfractaires à l’instrumentalisation de cette fin de JT, ces derniers reportant leur courroux sur la lesteté du média plutôt que sur le talentueux artiste. On imagine sa réjouissance de jouer avec les codes d’une telle institution.

Pile deux jours après, le clip sort. Sobre et léché, simple et circulaire, Stromae nous rappelle qu’il sait jouer la comédie. Enfermé dans une pupille d’un désert de brumes rappelant la vision de l’enfer à la ouate (ici, verte) de L’au-delà de Lucio Fulci, la voix intérieure personnifiée Stromae même hurle dans son silence mental. Avec sa physicalité longiligne de statue de Giacometti arborant une coiffe à la Elie Kakou, il nous fait rire d’un froid dans le dos. L’enfer sera probablement le Formidable de Multitude, album arrivant en mars prochain. Que nous glisse-t’il à l’oreille?

J’ai parfois eu des pensées suicidaires / Et j’en suis peu fier
On croit parfois que c’est la seule manière / De les faire taire
Ces pensées qui me font vivre un enfer (x2)

Est-ce qu’il y a que moi qui ai la télé / Et la chaîne culpabilité

Comme à son habitude, Stromae pose ses mots sur nos maux contemporains. L’effet de mise en abîme sonne juste. D’une douce cruauté faisant honneur à son statut, Stromae nous dépeint le terrible malaise ressenti suite aux tournées démesurées de Racine carrée, mais sans jamais se l’accaparer narcissiquement. Contrairement à une Angèle ramenant le monde à elle, la discrète pudeur de Stromae permet de convier à sa table l’universalité de ce mal-être devenu si commun. Le morceau n’est pas des plus originaux et rappelle son travail hybridant variet’ spleenitique à la Jacques Brel, chants ethniques et autres sonorités électro dubisantes. Même si l’on retrouve cette alternance refrain musical dance / refrain intimiste vocal, le morceau est si teinté de gravité qu’il ne vous donnera plus envie de l’écouter assise que debout. Multitude sera probablement le yin de Racine carrée, son omega, le versant (encore plus) obscur de son second album ayant ensoleillée l’été 2013. Choisir un tel second single traitant ouvertement de l’abandon de la vie, et le chanter droit dans les yeux sur la première chaîne d’Europe : c’est sacrément osé.

Stromae ne se contente pas d’en rester au diagnostic. Là où la musique prend une portée louable, c’est quand celle-ci évoque la possibilité de rompre ce mur de solitude par la confession de cette solitude même ( « J’suis pas tout seul à être tout seul. Ça fait d’jà ça d’moins dans la tête.“), rappelant la tentative du Camus de L’Homme révolté de fédérer les individualités malades pour mieux envoyer les pensées morbides au paradis. Moins mise en scène que mise en application, Stromae joint le chant à l’action. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Dorian Fernandes
London Grammar / Californian Soil
[Because Music]
Il y a des musiques que nous pourrions suivre par monts et...
Lire la suite
Join the Conversation

2 Comments

  1. says: Selo Alain

    Forcément je n’ai pas vécu ce moment en « live » (plutôt crever que de regarder TF1), et j’adhère (mollement) aux cris d’orfraies de ce ceux qui reprochent à ce média indigent d’avoir transformé une partie de cette grand messe en « clip » mais le mal était déjà fait depuis des décennies et de façons tellement plus vulgaire qu’en cette occasion.
    Car ici on a affaire à un réel moment de grâce, même s’il est fabriqué (et de sublime façon) et a un vrai tour de force qui m’en a rappelé un autre (belge également) :
    https://youtu.be/vMvdGC2FIEU

    1. says: Dorian Fernandes

      Cher Alain, je suis en tout point d’accord avec vous concernant la prestation de Stromae! Il faudra que je songe à regarder “JCVD” un jour…

Laisser un commentaire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *