Morrissey / California Son
[Etienne / BMG Recordings]

5.3 Note de l'auteur
5.3

Morrissey - California SonAprès un Low in High School inégal mais estimable, on attendait avec un certain manque d’excitation, nouveau pour nous s’agissant de Morrissey, l’album de reprises américaines de l’ancien chanteur de The Smiths. La plupart des chansons ont été révélées à l’unité, ruinant l’effet de surprise d’une découverte de l’album dans sa continuité. Il faudra qu’on se penche un jour sur cette manière de communiquer et ce qu’elle nous a ôté de plaisir au fil des ans. La sélection, lorsqu’elle a été révélée, n’avait pas été sans soulever d’interrogations, même chez les fans les plus anciens et compétents. Il y avait en effet ici aux côtés des artistes déjà mis en avant par Morrissey au fil de ses sélections musicales d’avant-concert ou de l’excellent Under The Influence comme Jobriath, Buffy Sainte Marie ou Tim Hardin, quelques curiosités comme Joni Mitchell et surtout Bob Dylan, dont on n’aurait pas cru que Morrissey le fréquentât au point de le reprendre.

California Son, le résultat, n’est au final ni une réussite, ni une déception complète. Enchaîner les douze morceaux à la suite est un exercice laborieux et pas si gratifiant même quand on aime beaucoup Morrissey. Le traitement des chansons manque de dynamique, alternant le poussif, le cheesy et le scolaire. La production n’amène souvent pas grand-chose et les liaisons ne sont pas évidentes. California Son est un collage qui semble aléatoire de titres ayant chacun leur logique propre (et pour cause) et qui ne dégage aucune espèce d’unité. On peut les rattacher individuellement à un thème de prédilection ou à d’autres chansons du Moz, ce qui peut, temporairement, constituer une source d’amusement ou d’intérêt mais il faut pas mal de courage pour passer de l’emmerdant Only A Pawn In Their Game (Bob Dylan) à l’interminable Suffer The Little Children (Buffy Saint-Marie). Le matériel originel n’est pas toujours superbe lui-même, mais Morrissey tient son rang et réussit, sur sa seule présence et la qualité de son chant, à donner à ces vieilles chansons un charme et une élégance qui les rendent aimables. On rendra grâce au groupe de ne pas avoir essayé de les délayer et de s’en tenir la plupart du temps à des interprétations sèches et fidèles.

L’ouverture, Morning Starship (Jobriath), est l’une des meilleures chansons du héros glam, mort du SIDA en 1983. Morrissey transcende le matériau original pour en faire un morceau remarquable de classe et d’émotion. La version qu’il donne du It’s Over de Roy Orbison est appliquée mais superbe. L’Anglais prend soin tout au long de l’album de ne pas en rajouter dans le côté « vieux crooner » qui aurait pu être une option pour l’exercice. Days of Decision (Phil Ochs) est chanté en toute simplicité comme on le ferait d’une estrade sur la place du village. La chanson vaut ce qu’elle vaut mais il faut un certain aplomb pour la reprendre ainsi à plat et mettre en avant son texte à la fois abstrait et progressiste. Days of decision renvoie au mouvement des droits civils mais plus généralement à l’issue incertaine et qui se noue souvent sur quelques jours de tous les mouvements politiques. Le thème de la résistance, de la colère et de l’insurrection est au cœur des textes du chanteur depuis une vingtaine d’années maintenant mais on peut en préférer les traitements plus personnels (Ganglord par exemple) à cette évocation abstraite. C’est d’une certaine manière la distance entre Morrissey et ces chansons qui nuit à l’appropriation et au partage de l’émotion. Les interprétations sont soignées mais l’engagement personnel et émotionnel de Morrissey ne semble pas dépasser l’exercice de style ou l’application d’une technique de chant professionnelle.

Norman Bates

Wedding Bell Blues (Laura Nyro) nous ferait presque mentir mais n’est pas suffisamment consistante pour faire croire qu’elle a pu servir de matrice à William It Was Really Nothing. Loneliness Remembers What Happiness Forgets (Dionne Warwick) est une chanson qui aurait donné envie à Johnny Marr de se carapater trois fois si Morrissey lui en avait imposé la reprise du temps des Smiths. On a l’impression d’avoir déjà vu ça par le passé. Lady Willpower est une reprise amusante de Gary Puckett et dans le plus pur style des productions, datées et boursouflées, que lui propose Joe Chicarelli depuis le début de leur collaboration (des dorures, des trompettes, et des crescendos à l’ancienne), mais elle marche plutôt bien. Le chanteur s’amuse de la frustration sexuelle (suscitée par le refus de la dame de se donner à lui) comme il l’a fait des dizaines de fois par ses propres moyens. Morrissey pourrait tenir l’affiche à Vegas entre les fantômes de Sinatra et d’Elvis Presley. On viendrait le voir volontiers entre deux tours de roulette sur les coups de 17h, pour le spectacle d’après-midi. On roucoulerait sur When You Close Your Eyes (Carly Simon) en pensant que l’apparition de la White Lorelei du morceau est une vraie nana. « when you close your eyes/ do you see places that you’ve never seen/ yet you’ve been there/ you’ve been there/ You’ve been walking on the edges of a dream/ and you’re so much fun to be with. » Morrissey aurait pu écrire celle-ci et la chanter aussi. Le plaisir est peut-être ici après tout : dans la manière dont l’homme qui était resté coincé dans sa chambre d’ado si longtemps entreprend de fusionner avec toutes les chansons et les idoles qui étaient les siennes. Morrissey devient Carly Simon et devient Tim Hardin. Il se déguise comme eux et se balance dans un fauteuil flippant comme Norman Bates dans Psychose. Il faut l’entendre jouer à Tim Hardin. C’est lui qui parle et qui se fait tirer dessus. Lenny’s Tune est le morceau le plus bouleversant du disque. C’est peut-être le seul qui mérite d’être sauvé au final, tant il est juste et à poil. Sa passion pour Jake Walters affleure dans le sous-texte. Morrissey est dans sa chambre et parle de la mort et du corps qu’on abandonne à la mère. Some Say I Got Devil (Melanie) est un énième pied de nez à ses détracteurs, une chanson pour la galerie, qui referme avec du style (mais peu d’intensité) un disque pas si personnel que ça.

California Son est un disque qu’on peut écouter par fidélité et curiosité. Il n’est ni indigne, ni mauvais en soi. Il peut même amener un certain réconfort et un brin de plaisir dans la légèreté de ses approches et l’exotisme des chansons qu’il collectionne. Morrissey n’est pas toujours ce personnage sinistre et grincheux. On n’est même pas sûr qu’il soit raciste. Il faut toujours compter sur Morrissey, sur ses tourments et son sens du mélo. Il faut compter sur son plaisir de chanter et de faire le beau, sur sa voix et son panache. Mais un peu moins qu’avant pour nous dire qui on est et qui on voudrait être.

Tracklist
01. Morning Starship
02. Dont Interrupt the Sorrow
03. Only A Pawn In Their Game
04. Suffer The Little Children
05. Days of Decision
06. It’s Over
07. Wedding Bell Blues
08. Loneliness Remembers What Happiness Forgets
09. Lady Willpower
10. When You Close Your Eyes
11. Lenny’s Tune
12. Some Say I Got Devil
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