Old Mountain Station / The Summer Ends
[We Are Unique Records]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Old Mountain Station - The SummerL’histoire se souviendra peut-être de la cocasserie qui fait que ce magnifique The Summer Ends est sorti, au début de l’année 2021, en plein hiver. On ne sait pas trop si l’on doit ça à l’époque et à la crise sanitaire, mais c’est un peu la seule chose qu’on pourra reprocher au troisième album des français de Old Mountain Station : celui de tomber “hors saison”.

A y penser plus attentivement, cela n’est pas sans correspondre à la nature du groupe emmené par Thomas Richet que de parfois tomber à côté… du succès ou du bon moment et ainsi de se priver de la gloire et des éloges que leur musique leur devrait. Car, près de cinq ans après Shapes, The Summer Ends marque une forme d’accomplissement pour un groupe qu’on pensait en sommeil et constitue peut-être le meilleur moment d’une année française qui démarre timidement. L’album est magistral et pourrait passer, ce qui n’est pas un mince compliment, pour un album… réussi de Grandaddy. On a d’ailleurs fait le test dans notre entourage de fins connaisseurs et joué le CD à l’aveugle en le présentant comme une réalisation de Lytle et sa bande et cela a plutôt bien fonctionné : il a fallu plus de six titres à la plus perspicace pour se rendre compte que la voix avait quelque peu changé et que les arrangements n’étaient pas ceux du groupe de Modesto.

La comparaison avec les Américains est flatteuse mais ne doit pas faire passer le disque pour un exercice, fût il réussi, “à la manière de”, même si la proximité est frappante, troublante, confondante et admirable. The Summer Ends est un album merveilleux, aérien, empli de moments de grâce que Richet et les siens avaient dans les jambes et les guitares depuis leur premier essai, cornaqué par Kid Loco. Du producteur et musicien bellevillois, le groupe a gardé le sens du travail bien fait, une sorte de raffinement jamais pompier dans la manière d’arranger les mélodies pop, et surtout une exigence de tous les instants. Ce n’est pas parce qu’on oeuvre dans un genre mineur qu’on doit laisser des choses au hasard et se contenter d’encadrer trois ou quatre titres forts par des compositions médiocres. Et c’est quelque chose qui frappe ici : le disque est homogène, excellent de bout en bout (soit 11 morceaux tout de même) et constitue une collection de chansons qui frappe par sa cohérence et son niveau global.

Ceci étant dit, on n’a pas encore parlé contenu et il est temps d’y venir. On n’a que l’embarras du choix pour vanter les qualités d’une musique à la fois brillamment mélodique, légère et puissante, voix de tête splendide, section rythmique millimétrée et (c’est une nouveauté chez Old Mountain Station) un clavier de ponctuation et d’élévation qui contribue à mettre les titres en apesanteur et à soutenir des progressions véritablement bluffantes. Adios à l’ouverture est un excellent exemple de ce que le groupe peut produire de meilleur. Un au-revoir à l’entame qui proclame que le groupe jette l’éponge mais qui s’affirme en réalité comme une entrée en matière de toute beauté, à la progression épatante et qui culmine dans une sorte de power pop gonflée juste ce qu’il faut en émotion et en bruit sourd. Old Mountain Station, par la grâce de l’âge, parvient, à l’entame et sur toute la durée du disque, à trouver un bel équilibre entre la douceur, la mélancolie, la délicatesse pop et une énergie électrique qui dominait, notamment, le beau shoegaze de leur deuxième album. Farewell Old Joys et Stay Clear travaillent dans le même sens : The Summer Ends sonne comme un album de la dernière chance, un magnifique aveu d’impuissance à accéder à l’amour et au succès. C’est un album de perdants magnifiques et qui n’ont plus grand chose à miser et qui déposent le talent à nos pieds.

Ce qui frappe à l’écoute de la plupart des morceaux, c’est le sens des progressions du groupe et l’impression de fragilité qui s’en dégage. I’d Like To Think I Got Wiser est un petit miracle à lui tout seul qui fait penser au croisement étrange des meilleurs morceaux de Sparklehorse et à la virtuosité pop d’un Eels. Difficile sur cette pépite de ne pas penser aussi à Grandaddy, jusque dans un texte qui n’aurait pas dépareillé sur les albums récents du groupe : “It’s time i come back to this city where they never knew my name/…/I’m on my way again/ Sometime i just cant remember/Again/ Again/Again“. La ressemblance serait presque embarrassante si le morceau n’était aussi pétillant et réussi. La musique se dépouille sur The River and Me, pour un dialogue presque confessionnal qui évoque cette fois la sophistication résignée et geignarde de The Antlers. Les textes parlent du temps perdu et de la façon de revenir aux affaires d’une façon assez hermétique et générale mais qui touche juste. On ne sait jamais de quoi il est question exactement mais le chant est bâti sur le chagrin, des regrets et l’espoir, chaque fois, de revenir à meilleure fortune. You’ve Got To Say ajoute un tube potentiel à l’équation. Il y a une facilité d’écriture chez Old Mountain Station qui éblouit et qui rappelle d’autres Américains comme Weezer dans leurs bons jours ou l’évidence qui se dégage, Outre-Manche, des morceaux d’un Lawrence. Les mélodies sont si évidentes et faciles qu’on a parfois le sentiment que l’album s’écrit tout seul. Le beau We’ve Seen It All Before ressemble au produit d’un groupe qui a trouvé la martingale et l’utilise jusqu’à plus soif. Il paraît difficile de reprocher aux Français d’abuser d’un savoir-faire tout neuf et qui ne faillit jamais. La déclinaison apaisée et ralentie, I Am Pendulum, est si belle et tendre qu’on en viendrait à souhaiter moins de perfection et déjà une remise en cause du modèle. Le folk terminal de Don’y You Know conclut l’ensemble d’une façon remarquable.

Par delà la forme, la force globale de The Summer Ends, ce que l’album exprime et nous permet de ressentir, est un profond sentiment de mélancolie causée par le passage du temps et la lente érosion ou évaporation du monde qu’on occupait jusqu’ici. Vingt ans après The Sophtware Slump, le chef d’œuvre de Grandaddy, Old Mountain Station en reprend le constat et en prolonge l’émotion primitive sans qu’il soit question ici d’un remplacement par la technologie ou la vitesse associée au progrès : l’usure est dans le fruit-même, dans l’air du temps, au coeur de l’homme, et dans une sublime expression fin-de-siècle (même si celui-ci s’ouvre à peine) qui nous renvoie à un décadentisme pop aussi littéraire qu’irrésistible. Cet album paradoxalement est plus simple que nos analyses. Il coïncide presque parfaitement à la magie de son titre : cette (vraie fausse) fin d’été languissante qui transforme le futur qu’on avait rêvé en souvenir fugace.

Tracklist
01. Adios
02. Farewell Old Joys
03. Stay Clear
04. I’d Like To think I Got Wiser
05. Sunshine
06. The River And Me
07. You’ve Got No Say
08. We’ve Seen It All Before
09. Under Your Command
10. I Am A Pendulum
11. Don’y You Know
Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Nouveau VIOT : chambre rouge, baisers noirs
Prolongeant l’univers dessiné depuis fin 2018 avec ses deux derniers EP, Minotaure...
Lire la suite
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *