Grandaddy / The Sophtware Slump… on a wooden piano
[Dangerbird Records]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Grandaddy - The Sophtware SlumpOn était restés sur une appréciation quelque peu critique concernant la réédition Deluxe du chef d’œuvre de Grandaddy, The Sophtware Slump. On avait notamment expliqué dans quelle mesure, enregistrer en mode exclusivement acoustique, ce disque incroyable et emblématique des mouvements à l’œuvre dans ces années là au sein du rock indépendant, pouvait sonner, si pas comme un contre-sens comme un mouvement hasardeux et ignorant la spécificité technologique et poétique du disque initial. The Sophtware Slump… on a Wooden Piano constitue la pièce de choix de la nouvelle édition déclinée en de multiples configurations commerciales.

A l’écoute en continu, puisque l’album vient de sortir, et si on ne révise pas notre jugement (L’EDITION ORIGINALE EST BIEN MEILLEURE), il faut avouer que filer The Sophtware Slump en configuration minimale en compagnie du seul Jason Lytle et de quelques bandes est un plaisir de roi. Cet album est si bon et les chansons si expressives et émouvantes qu’elles seraient sans doute fréquentables jouées au synthé et chantées par Frankie Vincent et Wejdene. Sous les doigts de son créateur, le disque ne prend en aucune façon une ampleur nouvelle, un sens nouveau. Il y perd mais garde suffisamment de recoins et de niches secrètes pour émerveiller. Lytle donne depuis des années maintenant des concerts en appartement ou en tout petit comité. Il a appris à apprivoiser le format et à en tirer tout ce qu’il est possible d’en tirer : un sentiment de proximité bien entendu, un aspect joueur/bricoleur qui l’amène à rajouter des sons ou des effets et aussi une forme de supplément de sincérité qui, associé à la portée émotionnelle originale (et quasi infinie) des chansons, donne à cette relecture une belle allure.

On ne dira jamais assez le génie qu’il y a dans ces chansons, dans leur caractère plaintif et naturaliste, dans leur manière de manier le chaud et le froid, le distant et l’intime. The Sophtware Slump est l’album qui réconcilie en une harmonie extraordinaire les forces qui tiraillent le siècle finissant/commençant. C’est un album fortement dual qui n’apparaît jamais comme un album de lutte. Un album qui fait la synthèse de la machine et de la chair, de l’espace et de l’urbanité, de la science-fiction et du réalisme. On peut penser lorsqu’on se confronte à ce disque à la lutte de Jacob et de l’Ange. Le mystérieux adversaire qui tire Jacob de sa solitude, le blesse à la hanche et le fait chanceler après des heures de bataille est-il un Ange ou simplement (comme on peut le penser) une forme de double qui marque sa transformation en autre chose et provoque sa métamorphose ? Il y a des traits agaçants dans cette transformation de The Sophtware Slump comme le piano trop bavard qui allonge exagérément l’initial He’s Simple, He’s Numb, He’s A Pilot et le cloue littéralement au sol alors qu’il tutoyait les nuées sur l’original. Il y a trop d’affectation et de “mots” soulignés sur le Hewlett’s Daughter comme si Lytle avait eu besoin de s’échauffer avant d’entrer dans l’émotion dégagée par son propre disque.

Pour dire la chose, il faut attendre le titre 3, Jed The Humanoid, pour que l’album décolle. Jed est évidemment le personnage clé du récit que propose The Sophtware Slump. C’est lui qui fait figure de double et d’évolution darwinienne de l’homme moderne. Paradoxalement, c’est lui qui reçoit l’émotion en même temps qu’il reçoit le souffle de vie insufflé par Lytle. Et la prestation prend vie avec lui. Enchaîné à ses voisins, le Crystal Lake décolle et les chansons qui suivent s’affirment dans toute leur splendeur et leur fragilité. Chartsensrafs est sublime et le corps du disque donne le sentiment de marcher sur l’eau. Lytle fait pleurer avec le déchirant Underneath The Weeping Willow. Il faut revenir à la perfection du texte pour recevoir l’offrande.

I want to sleep
Underneath the weeping willow
As it cries all night quietly
It’s tears all around me
I’ll sleep there so soundly
Until I’m allowed finally
To wake and be happy again
To wake and be happy again.

La pièce est ici déshabillée et resplendissante. Le reste est d’une beauté sidérante. Le départ de Jed est à tomber et on dégringole, via un interlude et un Miner At the dial-a-view joueur et astucieux, jusqu’à un You’ll Aim Toward the Sky, triste et affecté. Là encore, on peut aimer la version originale et trouver que celle-ci reste quelque peu “clouée au sol” mais il y a une telle émotion dans la dramaturgie de notre robot chantant qu’il est presque impossible de ne pas partager le sort du héros. The Sophtware Slump fait penser aux meilleures séquences du film Blade Runner. Il s’en dégage la même tristesse humide que dans le regard larmoyant de Rutger Hauer sous la pluie. C’est avec cette larme cristalline et qui ne peut pas exister que Lytle a fabriqué son disque. C’est avec elle qu’il engage à travers ce disque formidable une forme de mutation radicale affectant le coeur de l’homme lui-même.

La version wooden piano, si elle ne parvient pas à égaler la puissance et le déchirement de la métamorphose initiale, garde et restitue des traces de cette transformation en proposant un précipité de beauté qui reste extrêmement émouvant.

Tracklist
01. He’s Simple, he’s numb, he’s the pilot
02. Hewlett’s Daughter
03. Jed The Humanoid
04. The Crystal Lake
05. Chartsengrafs
06. Underneath the Weeping Willow
07. Broken House Appliance National Forest
08. Jed’s Other Poem
09. E. Knievel Interlude (The Perils of Keeping It Real)
10. Miner at the dial-a-view
11. So You’ll Aim Toward The Sky
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