Cannibale / Not Easy To Cook
[Born Bad Records]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Cannibale - Not Easy To CookUn an après leur entrée en matière, No Mercy For Love, les Cannibale sont de retour avec un album incroyablement réussi où ils assument définitivement leur mue en un groupe groove-pop unique en son genre. Ceux qui avaient suivi (et aimé) leurs incarnations passées avaient accueilli le précédent album avec surprise et, pour certains (dont nous), un brin de circonspection. Si No Mercy For Love gardait des caractères de l’ancien nom du groupe (Bow Low) et un socle rock solide, il mettait à mal une formule pourtant magique en la dynamitant à coups d’effet world, zouk, ou garage créole, dont on pressentait qu’ils pouvaient être mieux maîtrisés que ça. Brillant par moments, taillé pour la fête et un succès cueilli de manière méritée en tournée, No Mercy For Love n’en restait pas moins un excellent album de transition dont Not Easy To Cook est le prolongement direct, assumé et complètement libéré.

Ce qui frappe instantanément à l’écoute de ce Not Easy To Cook est avec quelle facilité (et quelle vitesse aussi) les Cannibale ont endossé leurs nouveaux atours musicaux pour en tirer le meilleur parti et réaliser tout leur potentiel. L’album est moins concentré sur les rythmes que le précédent, moins chargé en morceaux uptempo mais animé par une pulsation animale redoutable qui change la quasi-totalité des morceaux, lents ou rapides, en monstres d’efficacité et de groove. La batterie est souvent en retrait, tandis que l’orgue/clavier partage la vedette avec les guitares, conférant à l’ensemble un esprit « delta » (plus rarement afrobeat) et un sentiment d’ivresse moite qui font souvent penser aux prolongements shamaniques que donnaient les Doors à leur musique sur scène. C’est dans cet étirement des mélodies, leur prolongation par une pulsation qui met le corps en mouvement, que les Cannibale déclenchent une forme de libération des sens assez stupéfiante et fascinante. Cette mise en sons couplée à une production remarquable (comme sur le magnifique Frogs à l’ouverture et à la fermeture) et à des échos pop d’une pureté qui ramène droit au Pink Floyd ou aux Beatles donne à la musique de Cannibale un charme et un impact nouveaux et ultra puissants. On citera à titre d’exemple notre morceau préféré du disque, Machine Gets Old, qui en seulement deux minutes et vingt et une secondes nous donne vraiment une grande et belle leçon de composition. Nicolas Camus au chant est irréprochable, tandis que le groupe emmené par Manuel Laisné à la guitare développe une mélodie, pour le coup, ultra classique mais parfaitement relevée par deux ou trois couches d’enluminures somptueuses.

A l’heure où les Beatles ressortent leur album blanc en grande pompe, on se dit que d’aucuns ont retenu la leçon de George Martin et consorts. Il y a en effet une sophistication dans le montage des morceaux qui ramène à la fin des années 60 et des 70. L’architecture psychédélique des titres est parfaitement maîtrisée et contrôlée au point qu’elle gère ses effets et ses variations tropicaux avec parcimonie. Fi des morceaux chargés et trop pressés du précédent album, les Cannibale font dans l’épure et la ligne claire, à l’image du beau The Uggliest Rabbit of The 70s qui prend tout son temps pour décrire son monstre de foire. La maîtrise s’apprécie à travers l’espace laissé sur le génial Ghost aux quelques accords de guitare qui soutiennent le morceau. Ce fantôme a une classe intersidérale et une capacité à surprendre qui est un enchantement. Les Cannibale créent une ambiance avec trois fois rien et laissent s’envoler leur morceau avec une facilité déconcertante vers un final à la Syd Barrett de toute beauté. La même sérénité est à l’œuvre sur un Not Easy To Cook impeccable dans sa tribalité contenue. « I’m a delicate and sweet dish » chante un Camus ambigu et habité par son sujet. L’expressivité de l’interprétation et la qualité des textes (toujours aussi soignés et lisibles) sont un autre atout. Camus n’a jamais aussi bien chanté qu’ici et ne surjoue jamais son rôle de maître-sorcier. Sa voix, habituée à évoluer dans des registres différents, est ici utilisée pour donner une couleur spécifique aux morceaux. C’est elle qui indique quand on se situe dans un registre pop ou plus blues, voire carrément dans un bouge cajun pour Pendejo, ou dans un environnement sacré comme sur le grandiose Au Revoir. Cette variété de tonalités et cette aisance dans les modulations fait penser à la facilité d’un Alex Chilton à passer d’un genre à l’autre.

Le tout aboutit à l’un des albums les plus impressionnants, énergisants et intéressants du domaine français cette année. Not Easy To Cook est un album audacieux, accompli. C’est un album qui fourmille d’idées et qui sonne comme l’aboutissement (qu’on espère néanmoins reproductible) d’un parcours musical exemplaire. Les Cannibale sont un exemple à suivre pour les vieux rockers du pays, perdus en campagne (l’Orne utile) ! Un autre monde est possible de l’autre côté de la jungle, empli de grenouilles, de scènes grouillantes et de filles accommodantes. Il n’est jamais trop tard pour passer à table et la renverser.

Tracklist
01. Frogs
02. Do Not Love Me Too Much
03. Machine Gets Old
04. The Ugliest Rabbit of the 70s
05. Ghost
06. Not Easy to Cook
07. Siren’s Call
08. Pendejo
09. Au revoir
10. Frogs II
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1 Comment

  • 100% d’accord avec votre commentaire. Album génial d’un bout à l’autre naviguant entre les Beatles, les doors, les Clash… Rien que ça ! Et le tout sans tomber dans le remake poussif. Bref, je l’écoute en boucle comme les grands grands albums.
    — (aucun conflit d’intérêt à déclarer : je ne connaissais même pas ce groupe il y a 15 jours)

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