Pagan Gurus / The New Dark Ages
[On The Roof Records]

Pagan Gurus - The New Dark Ages
8.4 Note de l'auteur
8.4

La pochette ne trompe pas : on est avec ce disque des Pagan Gurus face à un groupe qui a du goût et de l’expérience :  le lettrage est parfait, la photo flippante et vintage en accord avec un titre qui renvoie autant au passé qu’aux temps actuels. L’indication dans le coin droit et les restrictions pour violence à gauche sont aussi pleines d’esprit : “Recorded in Zombiephonic“, sans qu’on sache si la référence évoque l’âge des membres du groupe, les fans potentiels ou l’état du monde dans lequel on vit.

Le groupe canadien, de Montréal, est composé de deux “vieux” routiers du genre punk rock, Alan Lord au chant et Bilbo André (aka Billy Saint) aux instruments. Lord est une figure en vue du punk canadien, quelque peu oublié aujourd’hui, mais qui a joué un rôle majeur dans la scène alternative de Montréal entre les 70s (au sein des groupes Vex et The Marauders) et disons les années 90. Lord a traversé les décennies en gardant un esprit rebelle et une sensibilité sociale aigüe qu’il distille aussi bien dans sa musique, ses poèmes que ses bouquins. Revenu d’un cancer, le chanteur a conservé toute sa verve et, surtout toutes ses qualités vocales. Ses paroles sont remarquables et, dans le contexte d’avènement américain et international d’un Donald Trump complètement ravagé du bulbe, présentent souvent sur ce disque une dimension quasi prophétique (l’album a été composé en 2024, avant que Trump n’énonce ses vues sur le Canada) et joyeusement contestataire.

Car on tient là avec The New Dark Ages un authentique brûlot de punk social, moqueur, observateur, gentiment nostalgique et au caractère musicalement rétro qui fait mouche et ne fait jamais son âge. Il n’y a en effet rien de pire que ce son punk qui anime parfois les vieux groupes, pesant, ralenti et sans vigueur. Pagan Gurus fait à peu près tout le contraire, s’imposant comme un mélange sonique entre la fougue d’un Billy Childish, la technicité de The Only Ones et le décalage permanent des Ramones. Si le mode mid-tempo punk est de rigueur ici, les guitares et la livraison vocale bondissante de Lord s’allient pour conférer un punch incroyable et un rythme binaire assez addictif à l’ensemble. La chanson titre fait partie des meilleurs morceaux du disque. Tout y passe pour dresser un tableau sinistre de la situation : politiciens véreux, multinationales, écologie. On part de très bas et on y restera tout du long. La production laisse un bel espace au chant pour qu’on puisse déguster les textes, idéalement avec une bière ou un whisky qui tourne dans le fond du verre. Le groupe tutoie le rock progressif sur le poisseux et appuyé Arent You So Proud of Me, dans lequel Lord se met dans la peau d’un “destructeur des mondes”, dictateur dont toute ressemblance avec un politicien américain à mèche existant est évidemment fortuite, qui agit sans discernement aussi bien sur la scène intérieure qu’internationale.

A l’ancienne, le duo sort le saxophone sur quelques titres. Les arrangements sont riches et variés. On adore Survival of The Wicked qui laisse entendre que plus on est corrompus moralement, cynique et méchant, plus on a des chances de vivre vieux et de prospérer. Certains titres prennent dans la tradition punk des accents reggae, voire mariachi à l’image du léger et critique Doncha Cancel Me, qui revient sur la cancel culture et la tentation de tailler tout ce qui dépasse.

The New Dark Ages s’impose titre après titre comme un disque efficace et plein de ressources de “commentaire social” qui taquine des sujets délicats et complexes avec un mauvais esprit vivifiant et pétillant d’intelligence. Le duo s’en tient musicalement au programme : du bon rock à guitares, relevé de sonorités qui évitent l’enlisement et l’ennui. Ca tient sur le talent des deux hommes, sans révolutionner quoi que ce soit mais avec le sentiment que ce disque a été assez longuement mûri et travaillé avec soin par les deux hommes. Qu’il s’agisse d’épingler les Politicians ou de fantasmer sur nos tendances bellicistes, Pagan Gurus ne se rate que rarement. On soulignera le caractère jubilatoire et savoureux du seul titre chanté en français, La Maudite Paix, qui est tout simplement parfait. Les cordes synthétiques font un effet boeuf et le chant nasal (typique de nos cousins préférés) donne envie de reprendre le refrain en choeur. L’avant dernière chanson, Make Life A Holiday, rachète toutes les outrances du disque et réussit à renverser la noirceur et l’ironie pour nous offrir un instant merveilleux d’apaisement et d’espoir. Une fin heureuse, c’est tout ce qu’on pouvait désirer. L’amour, l’apaisement, la gentillesse. Voilà un beau programme.

On l’aura compris : on n’a presque que du bien à dire de ce disque, qui allie pureté des intentions, engagement politique, exécution soignée et surtout de vraies qualités mélodiques. On ne va pas en faire trop s’agissant d’un disque que vous n’aurez sans doute pas l’occasion de vous procurer en supermarché (il ne se trouve qu’en vinyle) et qui ne va sûrement pas marquer l’histoire des musiques populaires, mais c’est avec ce genre de production et d’individus qu’on continue à espérer en une alternative politique, artistique indépendante et éternelle. Les Pagan Gurus sont de véritables outsiders. Qu’ils le restent est salvateur pour tout le monde.

Tracklist
01. The New Dark Ages
02. Arent You So Proud of Me
03. Survival of The Wicked
04. Politicians
05. Doncha Cancel Me
06. Not Our Fate
07. La Maudite Paix
08. A World Without Pain
09. Make Life A Holiday
10. Culo La Balena
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