Pépites et spectres du net : Murat, Nick Drake, Pulp et les autres

Murat en plein air
On se plaint suffisamment souvent de notre modernité pour ne pas se laisser enchanter quand la frénésie des fansites, des collectionneurs hardcore et autres documentalistes forcenés nous offre quelques jolis cadeaux estivaux à contempler gratuitement et tranquillement en ligne.

Murat en plein air

C’est ainsi qu’on a vu réapparaître ces derniers jours un court-métrage réalisé en 1991 par Jean-Louis Murat lui-même et qui le présente, en majesté ou, devrait-on dire, en berger et guide, dans la chapelle de Notre-Dame de Roche-Charles. Le film avait été relayé dans Libération l’année de sa sortie, avec un mini-disque intitulé Murat en Plein Air. Il avait été ensuite diffusé à la télévision dans un numéro de l’émission Montagne en 1992, pour laquelle Murat avait (je crois) réalisé un générique. Durant un peu plus de 20 minutes, on entend Murat chanter pour nous seuls, les plans sur le chanteur étant parfois entrecoupés de paysages de montagnes ou de danses traditionnelles. C’est à la fois d’une simplicité infinie et d’une beauté redoutable, renforcée bien sûr par la nostalgie, sacrée, qui se dégage de la disparition du chanteur. Murat a-t-il été jamais aussi juste et touchant que dans ce cadre qu’il avait choisi ? Une Église romane où claquent et résonnent ses mots qui mêlent tradition et modernité. Probablement est-ce que chacun a d’autres images de lui en tête, plus fortes, plus touchantes encore, mais ce documentaire là, assemblé par ses soins, est un témoignage presque miraculeux de son art, une de ces merveilles qu’il faut redécouvrir et que “la Toile” nous offre avec générosité.

Nick Drake

Dans un autre registre (encore que…), la frénésie Nick Drake s’est emparée du monde anglo-saxon avec la sortie récente du coffret The Making of Five Leaves Left. Cette remise en avant s’est accompagnée de la mise en ligne ou de la redécouverte de nombreux documentaires, de nombreuses archives, de nombres reprises qui étaient tombées dans l’oubli du net. On a ainsi pu réécouter un étrange montage (d’avant l’IA) qui a consisté à mélanger sur plus d’une heure la voix du chanteur et la bande son du concert qui avait été donné en 2024 en son honneur au Royal Albert Hall. On peut ainsi découvrir ce qu’aurait été un concert de Nick Drake…. accompagné d’un grand orchestre, à même de rendre avec ampleur et élégance les magnifiques arrangements conçus pour lui par John Boyd. La sensation est là aussi magique et proche de l’apesanteur. Il n’y a quasiment aucun témoignage de Nick Drake en concert, quelques enregistrements dans la maison de ses parents, quelques enregistrements de dialogues, mais rien d’autre. Cette absence d’archives a contribué au mystère qui entoure le chanteur. Est remontée également à la surface cette vidéo mise en ligne en 2007 qui filmerait le soi-disant passage de l’artiste dans un festival de rock ou de folk dans les années 70. Ces quelques secondes sont encore plus époustouflantes et ressemblent à ces vieilles apparitions du Yéti qui circulaient dans les premières années d’internet ou dans les émissions consacrées à l’Étrange. Le passage de ce grand type est spectral et presque lugubre. Est-ce vraiment Nick Drake ? Comme dans le roman Identification des Schémas de William Gibson, on pourrait pendant des heures s’amuser de ces jeux de piste curieux et voir où ils nous mènent.

Pulp – Route du Rock

Pour celles et ceux que l’actualité commande, on pourra bien sûr comparer les apparitions de Pulp à la Route du Rock à une vingtaine d’années de distance. C’était il y a trois jours maintenant. Mais aussi en 2001. En regardant de plus près, on pourra voir ce qui sépare un groupe de rock d’un groupe en pure représentation nostalgique. La version la plus ancienne sonne comme une variation sur le morceau original figurant sur Different Class, une interprétation à caractère artistique, plus rock, agressive, qui souligne le texte en durcissant par un son plus puissant et dur le regard que Jarvis revanchard portait sur la classe dominante. Dans le second, un exercice qui vise à faire sonner le titre comme il résonne dans les mémoires de chacun, et à ressusciter non pas le morceau lui-même mais le souvenir glorieux et glam qu’on en a. Dans le langage internet, la seconde version est une sorte de meme de la première, un pur reflet et non à proprement parler une interprétation. Vingt-cinq ans séparent ces prestations. Puisque c’est l’été, on recycle notre chanson culte consacré au morceau. On en profite.

Les spectres sont parmi nous. Derrida, Fisher, Reynolds et tous les autres n’ont parlé que de ça. L’hantologie est partout et n’a même plus besoin de montage. Elle est pure, parfaite, citation du passé par lui-même.

Crédit photo : capture d’écran YouTube

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