C’est l’histoire de la petite souris. Celle qu’on a toujours rêvé d’être et qui serait à notre place et pour notre compte, dans le passé et le futur, glissée ni vue ni connue dans des dizaines d’endroits où on ne pourra jamais rêver d’aller. On ne savait pas qu’elle était documentaliste et pointilliste et aimait le folk anglais. La petite souris, entre 1968 et 1969, se presse avec quatre CDs dans les coulisses de l’enregistrement du premier album de Nick Drake, le plus léger et le plus délicat des pop poètes anglais, le plus mélancolique et merveilleux aussi. La petite souris qui gère désormais l’héritage de l’artiste, disparu sur un probable malentendu médicamenteux en novembre 1974, pour le compte de sa sœur héritière, a eu pour cette édition, qui s’adresse aux quelques personnes fréquentant le disque original depuis quelques décennies comme nous, accès à ce qu’on appelle (dans le jargon des héritiers) des sources inédites : des bandes associées aux enregistrements d’époque et revenues de presque nulle part.
Une qui nourrit allègrement le disque 1 était conservée chez Beverley Martyn, 78 ans, épouse de son mari plus connu qu’elle, John Martyn, mais aussi chanteuse et compositrice qui sortait avec Bert Jansch et travailla par la suite avec Paul Simon, Jimmy Page ou Randy Newman. Berverley Martyn avait une vieille cassette dans ses cartons et c’est la trace la plus ancienne qui nous est fournie d’enregistrements ayant servi à la création du chef-d’œuvre qu’est Five Leaves Left. La deuxième source à laquelle on ne s’attendait pas forcément est une bande qui date de quelques six mois plus tard, à l’automne 1968 et qui, là aussi, est réapparue comme par magie dans les bagages d’un ami de Drake. Il s’agit cette fois de répétitions des titres que Nick s’apprêtait à jouer en concert. Le CD3 est composé principalement de pistes “écartées” et qui émanent des sessions d’enregistrement “officielles” du disque, tandis que le CD 4 reprend le disque original qui tient sur 10 titres et 41 minutes. On n’a jamais été capable de dire (et cela après des dizaines de milliers d’écoute) quel album de Nick Drake on préférait. Le premier tient parfois la corde et est probablement celui qui se rapproche le plus près de ce qu’on peut attendre d’un album de folk anglais composé dans ces années là. Les arrangements sont somptueux mais jamais envahissants comme ils pourront l’être (c’est un point de vue) sur Bryter Layter. Ils sont plus soyeux et accueillants que leur absence qui pèse et donne une gravité si particulière et déchirante à Pink Moon. Five Leaves Left (pour ceux qui ne le savent, pas le message qui apparaissait dans les paquets de feuilles à rouler… lorsqu’il n’en restait plus que cinq) est probablement le disque le plus accessible et le plus classique de Nick Drake. C’est peut-être bien pour cette raison le plus beau.
L’artiste n’ayant rencontré qu’un succès modéré de son vivant (il a eu quelques critiques enthousiastes, mais a très très peu vendu), et ayant attendu une grosse vingtaine d’années avant d’être redécouvert et réévalué au point de pouvoir être qualifié (sur sa belle gueule, sa disparition prématurée/suicide, son allure), on ne peut aborder ce disque sans l’aura de disque culte et miraculeux qui l’accompagne. Sa fréquentation assidue en renforce la magie qui en renforce la séduction et l’importance. C’est un disque qui ne s’écoute pas d’une oreille ou une fois au hasard mais qui vous accompagne forcément toute une vie, avec ses mélodies et son histoire. C’est aussi un truc d’une élégance immédiate et qui a des chances de vous impressionner et de vous ensorceler si vous y prêtez un minimum d’attention.
Une réédition exemplaire
Le coffret The Making of Five Leaves Left est l’exemple de ce que les fans peuvent attendre de meilleur et de plus accompli en matière de réédition. L’objet est coûteux (90 euros en CD, 130 euros en vinyle) mais le livret est épais, l’ensemble formidablement écrit et documenté. Les fabricants ont conditionné CDs et vinyles dans le même coffret/emballage, ce qui donne un côté un peu surdimensionné au coffret CD (qui a la taille d’un coffret vinyle donc) : c’est sans doute joli mais surtout encombrant. Il faut le savoir pour se décider.
La sélection des pistes n’est en aucune façon exhaustive. Les assembleurs qui bossent sur la chose depuis 2016 ont pris soin de ne pas tout livrer mais de proposer une construction qui permet d’entrevoir l’évolution des pièces et, d’une certaine façon, la manière dont Drake est arrivé à l’enregistrement final en compagnie (ou pas) du producteur John Boyd, dont on a retenu la signature à ses côtés. Ce qui nous est donné à voir est incroyable et fascinant : on entend Nick Drake parler, on l’entend donner quelques instructions, réclamer des choses, recommencer, respirer sous nos yeux. La petite souris se glisse au creux des sessions et cette impression d’y être un peu à soixante ans de distance est fabuleuse. Le chanteur disparu est entouré d’un mystère qui tient à la rareté des documents extérieurs à ses 3 albums. Ces trente dernières années ont donné lieu à quelques révélations : la belle compilation Time of No Reply qui amenait quelques inédits, la cassette “live” (au son étouffé) Tanworth In Arden où il jouait dans sa chambre, la chanson Magic et quelques autres raretés sur le coffret Fruit Tree.
Le présent coffret offre aussi son lot de surprises avec notamment My Love Left With The Rain (déjà présent sur Fruit Tree) et surtout Mikey’s Tune, le véritable inédit du lot, qui avait été diffusé lors d’une intervention publique de présentation du coffret. On laissera chacun se faire une idée, mais ce ne sont pas ces morceaux n’appartenant pas au canon qui attirent l’attention. Car l’intérêt de ce Five Leaves Left étendu tient dans la présentation d’états d’avancement différents de l’interprétation et de la production. Ce qui nous ravit, c’est de voir comment Nick Drake va passer d’une version de Saturday Sun à une autre, en accélérant le tempo, comment les chansons vont peu à peu s’étoffer d’arrangements, comment la voix (sans doute à force d’exercice) change légèrement sa modulation, ses lacets, pour aboutir aux versions finales. On peut faire le trajet (dans le désordre – puisque notre technique consiste à écouter 3 fois à la suite la même chanson située sur chacun des 4 CDs, ce qui est un peu fastidieux) avec le sublime Man in A Shed (notre préféré peut-être avec le précédent cité), Day Is Done ou encore Thoughts of Mary Jane. Le contexte d’enregistrement des pistes est très différent (une répéte, un premier essai en studio,…) mais ce qui frappe ici, malgré les différences, c’est la détermination d’un Nick Drake qui semble en maîtrise de ce qu’il fait, de son jeu de guitare en premier lieu mais aussi des intentions qu’il veut mettre dans sa musique. On l’entend réclamer à un moment qu’il souhaite que la chanson soit “céleste”/celestial et c’est évidemment l’adjectif qui qualifie le mieux tout ce qu’il fait.
Des textes immuables
La progression vers les versions finales montre à quel point les choix s’affinent et comment la poésie, pour ainsi dire, conduit directement aux solutions mélodiques qui sont trouvées. Ce qui est intéressant aussi (et que personne ne remarque), sur une période de dix mois (très longue lorsqu’on est un jeune artiste), c’est que si Nick Drake varie les attaques des morceaux et les chante légèrement différemment, aucun mot n’est ajouté ou retranché des textes, comme si ceux-ci (dont on ne sait finalement presque rien et que le livret n’aborde pas du tout) lui avait été donné POUR TOUJOURS par une engeance extérieure à lui même. Ainsi, et même concentré sur le travail d’arrangement et les interprétations, on doit se concentrer avec Five Leaves Left sur ce qu’il dit ou ne dit pas, tant il est évident que le charme de Nick Drake tient autant dans l’association du timbre de voix et des guitares que dans la simplicité sacrée de sa poésie. On conseille ainsi de lire les textes, de les fredonner par dessus le disque et d’aller “digger” sur le net les interprétations d’une richesse folle qui circulent. On a déjà par le passé parlé un peu du River Man et de toute la mythologie qu’il convoquait. Il faut absolument se plonger là-dedans pour ressentir tout ce qui se trame : les prophéties, les peines, l’espoir. C’est à ce prix qu’on se laissera par la pureté angélique et immédiate (pas besoin de recherches pour celle-là) qui tombe avec le Saturday Sun qui referme le disque. Tout ceci n’a que peu à faire avec la musique : il s’agit bien de magie blanche, de circuler dans des arcanes plus grandes que nous et de trouver sa voie.
On avait évoqué aussi un livre de la collection Discogonie sur le sujet mais The Making Of Five Leaves Left dépasse tout ça et vous mettra, à défaut de vous en donner les clés, sur le chemin du Paradis.
Le coffret en intégralité
01. Mayfair – 1st Sound Techniques Session – March 1968
02. Time Has Told Me – 1st Sound Techniques Session – March 1968
03. Man In A Shed- 1st Sound Techniques Session – March 1968
04. Fruit Tree – 1st Sound Techniques Session – March 1968
05. Saturday Sun – 1st Sound Techniques Session – March 1968
06. Strange Face – 1st Sound Techniques Session – March 1968
07. Strange Face – Rough Mix with Guide Vocal – September 1968
08. Day Is Done – Take 5 – April 1968
09. Day Is Done – Take 2 – November 1968
10. Day Is Done – Take 7 – April 1969
11. Man In A Shed – Take 1 – May 1968
12. My Love Left With The Rain – Cambridge, Lent Term 1968
CD 2: Paul de Rivas Reel – October 1968 / Out-Takes November 1968
01. Blossom – Cambridge, Lent Term 1968
02. Instrumental – Cambridge, Lent Term 1968
03. Made To Love Magic – Cambridge, Lent Term 1968
04. Mickey’s Tune – Cambridge, Lent Term 1968
05. The Thoughts of Mary Jane – Cambridge, Lent Term 1968
06. Day Is Done – Cambridge, Lent Term 1968
07. Time Has Told Me – Cambridge, Lent Term 1968
08. Three Hours – Take 2 – November 1968
09. Time Has Told Me – Take 4 – November 1968
10. Strange Face – Take 1 – November 1968
11. Saturday Sun – Take 1 – November 1968
12. Fruit Tree – Take 4 – November 1968
CD 3: Out-Takes from December 1968 to April 1969
01. Time of No Reply – Take 3 into Take 4 – December 1968
02. ‘Cello Song – Take 4 – January 1969
03. Mayfair – Take 5 – January 1969
04. River Man – Take 1 – January 1969
05. Way To Blue – Cambridge – Winter 1968
06. The Thoughts of Mary Jane – Take 2 – April 1969
07. Saturday Sun – Take 1 into Take 2 – April 1969
08. River Man – Take 2 – April 1969
CD 4: The Original Album – Released 3rd July 1969
01. Time Has Told Me
02. River Man
03. Three Hours
04. Way To Blue
05. Day Is Done
06. ‘Cello Song
07. The Thoughts of Mary Jane
08. Man In A Shed
09. Fruit Tree
10. Saturday Sun
Lire aussi :
The Endless Couloured Ways


Bonjour.
Merci pour cet article sensible.
Juste un petit oubli dans le second paragraphe : le mari de Beverley Martyn est John Martyn, son prénom a été omis 😉
Bonjour Deedom, merci pour votre commentaire. Nous avons corrigé.
Découvrir la construction d’un tel chef d’oeuvre mérite le voyage, probablement; vivement Noël, que quelqu’un m’offre ce coffret 🙂