[Chanson Culte #30] – Common People de Pulp ou la (fausse) lutte des classes

Pulp - Common PeopleDifficile de croire au regard des dernières performances de Jarvis Cocker aujourd’hui que celui-ci, il y a encore une douzaine d’années, pouvait, tel Terence Stamp dans Théorème, le film de Pasolini, incarner l’irruption d’une forme de prolétariat-sacrilège dans l’univers léché et codifié de l’intelligentsia (pop et plus généralement culturelle) anglaise. C’est pourtant sous ce déguisement du renard (prol’) dans la bergerie sexuelle d’une société embourgeoisée et guindée, que déboule Jarvis Cocker, leader de Pulp, la bave aux lèvres et l’ironie aux joues, lorsque sort en mai 1995 le premier single extrait du nouvel album du groupe, Common People.

Le succès est immédiat et fulgurant. Le morceau est immédiatement adopté par les radios anglaises et s’affirmera comme la chanson la plus diffusée durant cette année pourtant riche en morceaux d’anthologie. Different Class, l’album qui le suivra de quelques mois (octobre), propulse le groupe au firmament de la brit pop et son chanteur en étalon-or de la revanche sociale qui s’annonce avec la victoire de Tony Blair aux élections qui suivront… avant la débandade/trahison générale. Common People atteint en quelques semaines le statut d’hymne jovial et ironique par lequel le prolétariat/lower middle class, blanc, anglais tente de résister dans le même temps à la stigmatisation/dynamisation qu’il subit depuis les années 80 à la fois de la part des conservateurs (depuis Thatcher et la grande grève lessivage des mineurs, les privatisations massives) et, sur l’autre versant, de la part de ce qui s’apparenterait, en France, à une forme de boboïsation des esprits ou de « gauche caviar snob » avant l’heure.

Common People s’affirme comme le moment parfait à l’instant parfait où peuvent se rejoindre ceux qu’on dénigre sous le nom de « chavs » (ces sous-développés, bas du front, qui nourriront la culture rave et auquel Cocker rendra un hommage vibrant sur le single qui suit Sorted with E’s and Wizz) mais aussi plus généralement les travailleurs, jeunes comme plus âgés, les ménagères de moins de 60 ans et les étudiants bloqués dans l’ascenseur social. Cocker, par son itinéraire personnel, peut porter toutes les casquettes. Son père (DJ et acteur) abandonne sa mère, sa sœur et  le jeune Jarvis au début des années 70 alors qu’il a 7 ans. Il vit à Sheffield, dans une sérénité laborieuse, et dans un univers plutôt conservateur et ouvert sur la culture.  Jarvis se débrouille, survit de petits boulots et se lance dans la musique dès l’âge de 15 ans. Pulp signe son premier album en 1983 (après plus de cinq ans d’existence) et ne décollera commercialement que dix ans plus tard (en 1994) avec le succès de His n’ Hers. Entre temps, Cocker étudie, travaille et glande pas mal mais surtout essaie de se tracer un sillon en dehors de Sheffield. L’histoire retiendra qu’il passe au St Martins College pour des études d’art et qu’il a travaillé plus jeune… dans une poissonnerie.  Son courage (parce qu’il a peiné dix fois plus que The National à être connu et parce que sa détermination est totale), son apparence à l’époque jugée peu séduisante et son excentricité font le reste, lui conférant une (street) crédibilité à toute épreuve. Jarvis en chantant Common People signe une déclaration magnifique en direction des « common people », tout en s’en dissociant (par son sens inné de l’observation), annonçant, avant d’avoir réussi à en être, sa lente dérive vers l’aristocratie arty qu’il dénonce. Surtout Cocker est né en 1963. C’est un vieux gars en 1995, qui a 5 ans de plus que Damon Albarn, 4 de plus que Noel Gallagher qui en a lui-même 5 de moins que son frère. En bref, pas le profil type du winner mais celui d’un conquistador revanchard et immédiatement connivent.

Si Common People rencontre un tel écho auprès du public, cela tient, outre à ses qualités tubesques (une simplicité qui fait peur, une efficacité qui ne réussira même pas à faire l’unanimité parmi les rangs du groupe), à la double conjonction du récit qu’il propose et du narrateur qui le prononce. A l’échelle de la discographie de Pulp, Common People est pourtant bien inférieur au 59, Lyndhurst Grove qui figure sur l’album Intro et restera, pour l’éternité, la peinture sociale la plus fulgurante écrite par Cocker. Le single est aussi puissant et incroyable que tout Chabrol et Bunuel réduits en un morceau de trois minutes. Le narrateur décrit la vie d’une femme mariée à un architecte (probablement pour le standing) et qui s’ennuie au point de prendre un amant. C’est un chef d’oeuvre absolu de mélancolie et de justesse sociale.

He’s an architect and such a lovely guy
And he’ll stay with you until the day you die
And he’ll give you everything you could desire
Oh well almost everything everything that he can buy
Ou le plus beau couplet jamais composé par le groupe.

Sur Different Class même, Common People est néanmoins moins incisif que le monumental I Spy, son double monstrueux où l’observateur qu’est Cocker libère toute sa violence et son acidité. A côté de ses deux titres frères, Common People est une bluette populaire, que le clip chatoyant et coloré aux accents 70s qui l’accompagne met à la portée de tout un chacun. L’histoire est romanesque, met en scène des jeunes gens (étudiants) et est traitée avec suffisamment d’humour pour que personne ne s’en émeuve. Rien qu’une teen-comedy à la morale sympathique, une sorte de conte pour la génération Erasmus (1987) ou une variation vaguement marxiste sur le sinistre l’Auberge Espagnole (2002). La violence sociale, beaucoup plus présente sur I Spy, est atténuée par les changements de lieux (le supermarché, etc) de telle sorte qu’à aucun moment ne s’installe un sentiment de malaise ou l’idée (qui serait pour le coup vraiment révolutionnaire) que les Common People se retournent contre les touristes sociaux. Le titre présente la triple qualité d’être intelligent, amusant et en même temps suffisamment inoffensif pour plaire à tous. C’est pour Cocker, comme découvrir enfin, et après toutes ces années, la clé du coffre-fort, lui qui s’y était jusqu’ici cassé les dents. Sur le plan spectaculaire, en improvisant pour le clip un nouveau déhanché (à la Elvis), Cocker accepte d’entrer dans le pantomime et de se couler pour de bon dans le nouveau personnage qui l’engloutira par la suite. Le dosage est enfin bon mais pour combien de temps et à quel prix ?

D’un point de vue narratif, Common People reste une chanson plus que solide, même si assez répétitive et convenue, où une jeune étudiante grecque et riche (on verra pourquoi) entreprend de faire les tournée des « lieux de vie » des gens normaux, histoire de se frotter à leur exotisme. De découverte en découverte, le narrateur lui enseigne que la pauvreté est… une fatalité à défaut d’un métier et qu’on ne peut espérer en découvrir les codes et les subtilités sans manquer vraiment. Il menace (sans qu’on s’en aperçoive) la petite fille riche d’être « mordue » sans égard par ces êtres indomptables et sauvages. Le comble du tourisme social pour la jeune femme est bien entendu, dans la chanson, de coucher avec un pauvre… comme Jarvis, comme on coucherait (jadis) avec un Noir ou un garçon de ferme. Par delà la vision que donne le narrateur des classes sociales qui est à la fois très juste et très tendre, Common People ne peut en 1995 que faire écho à ce qui se passe dans le pays. Les jeunes sont méprisés. Les études sont à deux vitesses et ne débouchent sur rien. Le film Trainspotting qui sort en 1996 dira rigoureusement la même chose : il n’y a pas d’espoir. On peut se réfugier dans l’ennui, l’ecstasy ou la musique électronique mais certainement pas dans la vie de nos parents. Avec Cocker, c’est le rock qui formule en premier le constat d’une impasse et le met à la portée des anciens et des modernes.

Que dire d’autre sur ce titre ? Peut-être préciser que la jeune femme dont il est question est inspirée d’une fille sur laquelle Cocker avait des vues (et non l’inverse) lors de ses études à Londres en 1988 (donc, quelques années avant l’écriture du titre) et qui pourrait être aujourd’hui l’épouse du très célèbre (ancien) ministre grec de l’Economie, Yanis Varoufakis. Son épouse Danae Stratou était une coreligionnaire de Cocker à l’époque ainsi que la fille d’un très riche homme d’affaires grec et aurait pu servir de point d’appui à la critique sociale du chanteur. L’intéressée n’a pas démentie formellement et son mari a avoué en 2015 au London Evening Standard qu’il y avait du vrai dans cette rumeur. Le débat reste ouvert, autorisant une réflexion de complément sur la volatilité de tout ça, le passage d’une classe à une autre et la relativité des positions des uns et des autres. Cocker a signé l’an dernier un album complet sur le très chic Château Marmont de Los Angeles. Il évolue sans doute bien loin du jeune homme qui chuchotait à l’oreille des héritières. Celle qui n’avait qu’à appeler son papa pour faire pleuvoir les dollars marche aujourd’hui aux bras d’un type qui incarne la résistance aux puissances libérales.

Disons que les temps changent et que les signaux ne sont pas moins brouillés qu’hier. La brit pop n’existe plus et les touristes ont gagné. Les Common People d’Outre Manche comme ceux d’ici l’ont eu bien profond et continuent de boire le bouillon. Pulp terminera son brillant mandat discographique en 2001 sur un morceau qui s’appelle Sunrise, produit par Scott Walker. C’est l’un des plus beaux textes de Jarvis Cocker et une chanson qui donne le sentiment que les choses pourraient redémarrer ou s’améliorer. Sunrise parle de ce moment particulier, attirant et angoissant à la fois, où la nuit s’ouvre le jour d’après. A l’époque déjà, personne ne croyait en l’imminence d’un jour meilleur. Ni Cocker, ni personne. Ils avaient raison.

Used to hate the sun because it shone on everything I’d done.
Made me feel that all that I had done was overfill the ashtray of my life.
All my achievements in days of yore range from pathetic
To piss-poor, but all that’s gonna change.
Because here comes sunrise. Yeah, here’s your sunrise.
I used to hide from the sun, tried to live my whole life underground.
Why’d you have to rise & ruin all my fun?
Just turned over, closed the curtains on the day.
But here comes sunrise.
Yeah, here’s your sunrise when you’ve been awake
All night long and you feel like crashing out at dawn.
But you’ve been awake all night, so why should you crash out at dawn?

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