Alors que l’on attend toujours (et on n’a sans doute pas fini d’attendre) une sortie physique de Stave II, l’excellent (avant-) dernier album de Petit Fantôme qu’un post de réseau apparemment pas si bien renseigné que cela avait annoncé, voilà que Pierre Loustaunau continue d’enfoncer le clou sur le cercueil du vieux monde de la musique en plastique, celui qui ne tardera pas à être encore plus mis à mal par les préoccupations géopolitiques actuelles, en proposant un nouvel album une fois encore exclusivement digital à écouter sur les plateformes ou à télécharger sur son Bandcamp, ce qui, on ne le dira jamais assez, est un peu mieux pour la planète et beaucoup mieux pour les artistes. Autoproduit et publié sur son propre label, Fantôme Factory, Ruralité & Poésie Électronique, « Musiques d’Intuitions » est une nouvelle expression de l’attachement du musicien à ses terres basques qui fait suite à son implication dans le projet Txaptrax l’an passé, improbable rencontre de la techno de Detroit ou l’acid house de Manchester avec la txalaparta, un hypnotique et quelque peu mystique instrument basque traditionnel.
Cette fois, ce sont les divagations du musicien dans les recoins ruraux de son territoire qui fournissent l’espace et la matière à ce nouvel album. Sortir de Bayonne, s’enfoncer dans ce pays basque des bois et des collines, arpenter la forêt d’Hasparren ou le cimetière d’Urt à la rencontre de la sépulture de Roland Barthes et en retenir souvenirs, introspections, idées et field recordings qui fournissent la matière à l’architecture sonore qu’il va créer. La démarche est puissamment artistique, volontiers intellectuelle et la façon dont il décrit lui-même M.F.A.I — Musique Fragmentée Affective Intérieur nous aide à comprendre le sens de sa démarche :
Une prise de son est réalisée au Tascam dans le cimetière d’Urt, sur la pierre tombale de Barthes.
Le micro posé contre la pierre capte le souffle du lieu — vibrations minérales, air, silence.
La pierre devient surface acoustique.
La résonance de la tombe remplit l’air de la chanson « Nécromantique »
La musique avance alors comme chez Barthes:
par fragments, déplacements, frôlements.
Pierre Loustaunau nous rappelle avec justesse que le musicien qui se respecte est un artiste, doué d’une sensibilité particulière qui l’amène à ne pas envisager son art comme un travail de bureau mais bien à rester en prise avec son environnement tout entier où tout est influence, à envisager sa création dans une démarche réfléchie et systémique mais qui se nourrit aussi et surtout peut-être des incidents, ceux que l’on provoque et ceux que l’on capte à la volée. Ruralité & Poésie Électronique, « Musiques d’Intuitions » malgré les apparences (trompeuses, comme souvent), est un disque pop qui renvoie à tout ce que Petit Fantôme a su nous offrir jusqu’à présent, ne se refusant à aucune hybridation, aucune contrainte, explorant sans fin les possibilités de son matériel, exploitant trouvailles et ratés avec la même envie, celle d’en découdre avec lui-même.
L’écoute au casque est recommandée : elle permet de saisir l’œuvre dans ses moindres détails ; le port de bonnes chaussures de marche également : les chemins que va vous faire emprunter le guide local sont humides, voire boueux, mais débouchent systématiquement sur un point de vue aux multiples facettes, fait de plans successifs à l’incroyable profondeur. A l’ouest, l’agitation des villes qui bordent le fond du golfe de Gascogne, devant soi, les collines basques, contreforts verdoyants sur lesquelles veille la silhouette débonnaire de la Rhune, à l’est déjà, les premières dentelles acérées des Pyrénées et derrière, le bassin de l’Adour qui s’écoule au gré des saisons. Alors oui, tels ces paysages, l’album part dans tous les sens et Petit Fantôme abolit la linéarité. On criera autant au génie de la bidouille qu’on regrettera le manque de cohérence musicale mais on l’a compris, la direction artistique est ailleurs et se traduit dans cette explosion d’aspirations diverses où la queue et la tête sont évidemment à rechercher au-delà d’un premier degré de lecture. Avec ingéniosité, armé de ses synthétiseurs, de son équipement modulaire et des sons qu’il collecte pour les réexploiter, Petit Fantôme traduit les complexités du monde actuel, les errances internes et les difficultés à prendre position.
Quand il évoque le souvenir électrique d’Un Mouvement Pour Le Vent sur Ruralité Et Poésie, ce n’est que l’espace d’un instant, comme pour s’en défaire une dernière fois. Le morceau sursaute, lacéré d’éclairs électro mais reprend finalement une franche tournure pop où le piano côtoie des sonorités synthétiques anciennes ou plus moderne sur lequel le chant auto-tuné hésite à prendre sa place. Il la prend finalement, mais sur un Au Renoncement qui se présente sous forme d’un drum’n’bass old school qui nous replonge à la fin des années 1990. Plus calme mais tout aussi flamboyant, Mon Cœur S’Ouvre A La Foi joue sur les contrastes entre une musique aérienne, baroque et romantique et un texte qui en appelle à l’esprit de Stéphane Hessel et son célèbre Indignez-Vous !, renvoyant aux conflits actuels que l’on observe depuis l’écran du téléphone, plein de compassion impuissante. Plusieurs autres figures sont ainsi ouvertement convoquées, celle de Lucie Aubrac pour une superbe pièce de nappes synthétiques, celle de Jean-Louis Murat, indispensable pour un album évoquant la ruralité sur laquelle il jetait un regard particulièrement lucide. Celle d’un Manset enfin dans ce qui est peut-être la pièce magistrale de l’œuvre, Il Existe Un Refuge, Quelque Part Entre Skrillex Et Gérard Manset, passionnant collage multidirectionnel qu’une délicate chorale de passereaux soutient du début à la fin.
Il y a bien sûr du déchet dans une telle démarche aussi aventureuse qu’introspective, plutôt expérimentale dans la façon dont elle déforme radicalement le format des chansons, exactement de la même façon que la plus belle des ballades passera forcément à un moment ou un autre par la laideur d’un parking, d’un poste électrique planté là ou d’un lotissement aux airs de verrue dans un paysage bucolique. Il fut un temps où l’on maudissait les albums concept mais Petit Fantôme redonne à la conception d’un album tout son sens, muni d’une boussole qui l’aide à suivre une véritable direction artistique assumée. Ruralité & Poésie Électronique, « Musiques d’Intuitions » avec son titre plein d’ambition et même de prétention arty est une œuvre rare, toujours loin d’être hermétique, bourrée de moments tendres ou émouvants mais qui déroutera un public habitué à plus de linéarité. Sans doute la différence entre les adeptes des voies vertes aseptisées et celles et ceux qui ne rechignent pas à sortir des sentiers pour entendre, l’esprit léger, les feuilles craquer sous leurs pieds.
Tracklist
01. Cantus Australisc
02. Ruralité Et Poésie
03. Au Renoncement
04. MFAI Musique-Fragmentée-Affective-Intérieur
05. Mon Cœur S’Ouvre A La Foi
06. Il Existe Un Refuge, Quelque Part Entre Skrillex Et Gérard Manset
07. Lucie Aubrac 2 Vous Êtes Mon Seul Espoir
08. MMP (Murat-Mourra-Pas)
09. Adagio Lâminer L’Âme
Liens
L’artiste sur Discogs
L’artiste sur Instagram
L’artiste sur Facebook
Le site de l’artiste

