
On raconte chaque année qu’on ne cédera plus à la mode des bilans annuels et autres classements des disques de l’année. C’est une position hypocrite qui nous sert le plus souvent à cacher notre incapacité à nous mettre d’accord sur le ou les disques de l’année, à dissimuler parfois qu’à trop écouter de musique, de disques, de liens, durables ou jetables, on en oublie beaucoup, beaucoup à l’heure des comptes. A l’heure de refermer cette année critique 2025, on a fait le point sur tout ce qui était passé entre nos douze oreilles (l’équipe de SBO tient sur une demie-douzaine généreusement évaluée de contributrices et contributeurs réguliers) et fait le constat suivant, qui n’est pas tout à fait le même que les années précédentes et sûrement pas le même que celui des années qui viennent :
1°) L’année a été splendide, profuse, variée, exceptionnelle tant les albums qu’on a pu écouter nous ont enrichi, transporté, emmené, envoûté… et ce dans à peu près tous les registres qu’on a pu évoquer. Rock, électro, rap, musique classique, chanson française, hip-hop, musiques de film : on a écouté de tout et à peu près n’importe quoi, navigant au fil des envies, des sollicitations et des fidélités. Des hommes, des femmes (trop peu cette année où on a cédé à nouveau à notre attirance insoupçonnée pour les groupes à voix mâle), des groupes, des instruments qui jouent tout seul et même des groupes qui n’existent pas à l’image des premières créations par IA (à l’image de notre note sur le Velvet Sundown qui aura été malheureusement l’une de nos actus les plus lues de l’année).
Si l’on dresse un bilan strictement comptable de notre activité critique, on aura évoqué (par des chroniques d’albums) 120 disques entre le 1er janvier et le 20 décembre 2025, soit sans doute à peu près 125 jusqu’à la fin de l’année. Plus que les années précédentes, SBO s’est consacré aux disques appréciés au détriment des disques nuls ou mal aimés. Pour dire la chose, on n’a pas gaspillé beaucoup de temps à saquer les disques ratés ou à écrire sur les disques qui ne nous avaient pas plu. Ce qui ne nous a pas empêché de pointer la relative inanité du Death In Vegas, qui, avec un 2,7/10, reçoit la note la plus basse de 2025, et récolte… la seule note sous la moyenne. Il y a eu quelques petits disques selon nous (The Weeknd, Soulwax, JB Dunckel & Fitoussi, Wavves, Stereolab….) mais on ne les a évoqués que parce qu’on avait pris l’habitude de suivre leurs auteurs et qu’il s’agissait d’évoquer notre déception.
La note moyenne qu’on a attribuée est de 8,16, ce qui nous donne une assez bonne idée de l’immense plaisir qu’on a pris à écouter tout cela.
2°) Si un disque n’a pas dominé les débats outrageusement, on trouve dans notre année pas moins de 30 disques (dont on a exclu les rééditions et chefs-d’œuvres du passé parmi lesquels Nick Drake, la compilation All The Yound Droids et Earthling, gratifiés d’un 10/10) qui dépassent les 9/10. Si l’on s’en tient à de la pure comptabilité les meilleures notes algébriques sont allées à : BRUIT ≤,Hydroplane, Watine, Escape-Ism, Hifi Sean & David Mc Almont, Lex Armor, Chasseur, mais on aurait tout autant eu envie d’encenser Audoynaud, Mighz, Le Volume Courbe, Ignatus.
La France aura été particulièrement présente cette année avec aussi Perio, Stephan Eicher, Ali Veejay, Scratch Massive,YMNK et bien d’autres.
3°) Plus de 40% des disques dont on a parlé sont signés par des artistes dont on avait jamais entendu parler avant ou du moins qu’on avait pas chroniqués encore, ce qui bat quelque peu en brèche l’idée selon laquelle on ne ferait que suivre année après année les mastodontes (tout relatifs) de ce qu’il reste de l’industrie musicale. D’aucuns diront que cela fait tout de même 60% de The Antlers, Baxter Dury, David Byrne, Suede, Luke Haines et autres valeurs sûres ou peu sûres du marché international. L’équilibre entre la nouveauté, les 2èmes, 3èmes, 18èmes albums est à peu près conforme à ce qui tourne réellement sur nos platines virtuelles.
4°) on renverra aux coups de cœur annuels de chaque chroniqueur le détail de qui l’emporte sur qui, de quel genre a dominé quel autre. Dans cette profusion, l’impression générale est que chacun et de plus en plus au fil des années écoute un délicieux mélange de vieux machins nés avec notre adolescence (cela nous ramène quelque part dans les années 90) et de nouveautés venues de je ne sais où. La question qui se pose alors est de savoir d’où viennent ces musiques qu’on aime ? La réponse est ici sans appel : de partout ou de nulle part. On a chroniqué des disques d’une quinzaine de pays différents, des disques portés par ce qu’il reste des majors de l’industrie, des disques auto-produits, des disques qui sortaient sur des micro-labels et même des trucs qui nous ont été envoyés par des quidams, des disques qu’on a découvert au hasard sur Bandcamp, et on en passe. La musique de 2025 est à la fois partout et sûrement nulle part (quelques émissions de radio confidentielles peut-être, pas dans la plupart des magasins de disques… qui font du blé sur le revival du vinyle, pas dans les supermarchés, pas chez nos amis quinqua qui n’écoutent plus grand chose et se sont mis au vélo ou à l’œnologie, pas dans la chambre de nos ados qui écoutent d’affreux rap/trap français,…). La musique se partage encore un peu entre amis et heureusement, elle s’offre entre amants/maîtresses, mais se consomme de plus en plus en solitaire ce qui n’est pas ce qu’il y a de plus réjouissant.
Si proposer ce qu’on aime sur scène aura été l’occasion, pour nous, de porter un deuxième Festival Outsiders plutôt réussi et qui a bénéficié d’une audience respectable (mais modeste avec 400 entrées en 3 jours), cela reste une entreprise risquée et qui coûte de l’argent. On s’y remettra peut-être en octobre prochain mais on aura eu l’occasion d’ici là de fréquenter quelques clubs résistants, quelques valeureuses SMAC ou salles commerciales qui proposent encore ce genre de spectacles vivants où résonnent les guitares et tambourinent des batteurs torse poil. Là encore, l’inquiétude est vive quant au vieillissement des auditoires et au relatif désintérêt des jeunes générations pour la forme antique du concert. L’organisation du marché se stabilise entre des giga salles au prix prohibitif et une myriade de petits clubs qui paient les artistes une misère, laissant en souffrance le réseau intermédiaire qui a fait les beaux jours du rock indépendant depuis 25 ans, ce réseau qui accueille 100 ou 200 personnes deux ou trois fois par semaine et rémunère correctement les artistes et tout aussi bien les techniciens. Ce réseau a souffert et souffre sur tout le territoire, victime parfois de politiques qui se drapent dans leur vertu budgétaire pour justifier des redéploiements de crédits vers des événementiels plus spectaculaires et moins qualitatifs.
Tout ceci pour dire que 2026 a toutes ses chances d’être une année radieuse ou une année de merde et qu’à ce stade, on n’en sait trop rien. It’s not sadness, comme chante Pierre Chaissac, auteur récent d’un des plus jolis albums… dont on n’a pas encore parlé, et qui, du haut de ses 3 abonnés sur YouTube et 94 vues, nous montre qu’on doit toujours y croire. Il doit bien exister une réalité alternative dans laquelle les musiques indépendantes ont remporté la partie.
Photo : concert de Belly à Boston, photo modifiée par IA (BB)

