On n’avait sans doute eu tort de ne pas évoquer le précédent disque de Ian Svenonius et de ses Escape-Ism. Sorti en octobre 2024 et réellement édité en vinyle (pour les collectionneurs uniquement), le disque comprenait une tracklist en huit temps respectant à la lettre le programme énoncé par l’artiste et résumé dans le titre du disque, The Silent Record, soit huit morceaux muets, sans un bruit et sans un son, aucun texte ni mouvement, célébrés et interprétés (en version courte) dans ce clip plutôt classieux et qui résume la chose en un gros quart d’heure de silence.
Une fois cette protestation émise contre le bruit du temps, il restait pour Svenonius à reprendre les affaires où il les avait laissées, c’est-à-dire à proposer un nouveau disque conquérant, funk et rock à la fois, peu sonore et tout en touché. Ce sera cet excellent Charge of The Love Brigade, petite merveille de rock n’roll funky et sexy en diable, interprété en sourdine, et avec des allures de vieux mage/sage des années 70, dont les écoutes multiples et répétées ne font que souligner le génie.
Il y avait dans les précédents disques de Escape-Ism une fougue et une énergie qui sont ici délibérément contenues et maîtrisées comme si Svenonius appliquait à sa formule habituelle une sorte de “maîtrise tantrique” des effets et des tensions. Le résultat est époustouflant avec un disque d’outsider parfait, de rebelle au grand cœur, de marginal majestueux, obsédé par l’underground, ce qui se passe dessous le monde émergent et échappe encore aux forces du marché. Svenonius est accompagné par l’impeccable Sandi Denton à la basse (décisive dans tous les groupes montés par Svenonius), aux choeurs (parmi d’autres intervenantes) et aux claviers intermittents. Svenonius fait à peu près tout le reste et surtout le chant/feulement animal dans son registre suave mi-Prince mi-Jagger, menaçant et qui semble porter sur lui toute l’histoire turbulente du rock US. Le premier titre s’appelle Rebel Outlaw et pose le cadre d’un rock (presque rockabilly) conservateur, downtempo et complètement “décontracté du gland”. Svenonius a le flegme dédaigneux et classieux de Marlon Brando dans the Wild One. Il n’a pas besoin d’accélérer ou d’en faire des caisses pour passer pour un loubard et un dieu du cuir. C’est viril, moqueur, souverain mais aussi poétique et foncièrement non agressif, comme si le type flottait si haut au dessus de la mêlée (ce qu’on appelle la classe) pour ne pas avoir à regarder en bas.
Le miracle se reproduit tout au long des 10 titres d’un disque serré sur une demie heure. Black Gold est parfait et on ne peut que s’incliner sur l’exceptionnel Last of The Sellouts, qu’on traduira par le Dernier des Vendus, l’histoire d’un rockeur qu’on veut acheter et dont tout le monde se dispute le sex-appeal. C’est hilarant et génial. «I was last of the sellouts/ Last of the ones to sell out. Everyone say come on man. They say time are changin. They say come tell your price….». La chanson repose sur une rythmique/pulsation élémentaire et une unique note de guitare et se déploie sur près de quatre minutes. Le chanteur se retrouve dans une vitrine avec une étiquette au cou. C’est du grand art.
Tout est à l’avenant ici et réellement millimétré. On adore la basse de Rock’N’Roll Man, pure et basique comme du Velvet Underground, le tout désossé et interprété avec une économie de moyens quasi totale. C’est de la tauromachie, du western, une pure ode au mythe du rock’n’roll éternel et une contribution pédagogique majeure qui souligne avec une maestria presque… imperceptible la nature “élémentaire”/nucléaire du rock : un rythme, une voix et à peu près rien d’autre.
Les chœurs féminins sont parfaits, délicats et projettent vers l’auditeur l’admiration absolue (et complètement rétrograde) suscitée par la rockstar. C’est critique, intelligent et en même temps archétypal comme les petits cris princiers qui donnent le frisson sur Beneath The Underground. On a droit à la balade pré-sexuelle définitive avec If You Feel Like Rockin où le rock et le sexe s’envisagent comme des pêchés pour emporter la frilosité et la frustration. Encore un titre parfait, poussé par un clavier de bistrot et une basse ironique. Sur One of The Greats en mode Blues Brothers, avec un son crado et pâteux, Svenonius crâne en se posant en marginal condamné au pire. On pourrait ainsi en faire des tonnes sur chaque titre et ce serait amplement mérité. Charge of The Love Brigade et Beneath the Underground sont top mais on choisira de mettre en avant l’incroyable réussite qu’est Fire in Malibu qui revient sur les incendies récents en Californie. Svenonius raconte à la perfection la richesse ravagée par les flammes, les maisons qui brûlent, le luxe qui se consume. C’est littéralement fabuleux. “Beautiful garden and an art collection/ When the fire came/ they were just like you and me/ Didnt matter who you knew/ Or who you are related to/didnt matter which party you were at/ Nothing could take you from the Fire in Malibu”… chœur à la Kim Deal qui nous un moment d’érotisme narratif fulgurant et irrésistible. C’est la meilleure chanson de l’année, la plus scandaleuse et la plus forte, un miracle in petto de quatre minutes et quelques. Rien que pour ce titre, on pourrait écouter le disque mille fois.
Tout est dit. Si vous aimez le rock US, Charge of the Love Brigade pourrait bien devenir assez vite l’un des albums les plus prisés de votre discothèque et tout cela sans jamais accélérer le rythme ou presque. On n’emploie généralement le mot génie qu’une fois ou deux tous les trois ou quatre ans (et encore) mais Svenonius en est un. Ses meilleurs disques sont ceux où il ne le dit pas trop fort et oublie de le montrer. Celui-ci en fait partie.

