Rapsodie / Fugue
[Rapsodie / Modulor Music]

Rapsodie - FugueCeux qui se plaignent souvent, comme nous, de la relative pauvreté musicale du rap français, seront bien inspirés d’aller jeter une oreille sur l’album de Rapsodie. La règle n’est pas générale mais il fut un temps, un peu moins vrai depuis quelques années, où les productions françaises pêchaient par défaut d’ambition et se résumaient à poser deux ou trois beats stéréotypés pour soutenir le rappeur qui occupait, avec ses textes, tout l’espace. Le pays a évolué et les beatmakers français ont fait du chemin, proposant des productions et des mélodies, à l’image d’Al Tarba, largement au niveau des productions US. Avec Rapsodie, l’expérience est encore plus convaincante. Là où les meilleurs se nourrissent de samples, les Rapsodie, originaires du Nord de la France, ont décidé d’intégrer au groupe trois musiciens classiques et notamment un piano (Sofiane) qui emporte tout sur son passage. On s’attend au mariage de la carpe et du lapin, ou à l’alliance insolite de Clayderman/André Rieu et de Joey Starr mais l’association fonctionne de splendide manière. L’apport des trois musiciens (piano, basse, batterie) donne une solennité aux morceaux, installe une dramaturgie et une dimension romantique qu’ils n’auraient clairement pas sans eux. Le trio est dominé par le piano classique mais propose au fil des morceaux des ponts musicaux (qui ne sont pas que ponts) évoluant plus dans le domaine du jazz (on pense à Oxmo Puccino) que du classique stricto sensu. Le groupe se paie même le luxe de quelques instrumentaux avec le beau Evasion ou Interlude. De fait, Rapsodie évoque parfois certaines productions enlevées du RZA, le taulier du Wu ayant usé et abusé avec un talent insensé des samples orchestraux, en même temps qu’il renvoie, par exemple sur l’excellent Cocotte Minute, directement à des choses plus contemporaines comme Fauve.

Côté rap, Rapsodie s’appuie sur deux rappeurs qu’il est assez difficile de départager. Leurs deux voix alternent sans jamais chanter ensemble, ce qui confère au disque une excellente lisibilité et laisse quelques perspectives pour le futur. Les rappeurs présentent tous deux un bon flow et une belle qualité d’écriture. Paranoyan, le plus expérimenté, a une voix un peu plus nasillarde. Il excelle dans le rap social et la description de son passé heurté : violence et deal ordinaire. C’est le bad boy des deux, celui qui revient de plus loin, le plus hargneux et le plus percutant. Son rap est efficace, sa plume acide et il fait ici souvent mouche, impeccable (comme son collègue) sur le magnifique On Court Où ou le terrifiant Tableau, le morceau le plus ambitieux de l’album. Paranoyan est précis dans ses descriptions d’un quotidien morne et de son destin de condamné. Sa lucidité, son coup d’œil et l’amertume dans laquelle il trempe sa plume amènent au tout une noirceur absolue. A ses côtés, Tikabi a une voix plus grave, mieux structurée et rassurante. Il rappelle par sa chaleur vocale le timbre de l’immense Oxmo Puccino et excelle dans les séquences plus introspectives ou ralenties. Sur Ziri, le groupe évolue dans un registre quasi chanson qui devrait en hérisser plus d’un. Mi spoken word, mi chanson française, la poésie du titre souligne les « bonnes intentions » de l’ensemble qui pêche peut-être par une certaine naïveté. Tikabi, dans le duo, incarne l’espoir et les chances de renouveau. Il véhicule une densité poétique supplémentaire et apporte à l’ensemble un potentiel « grand public » évident.

Si les punchlines abondent et ont un réel impact sur la plupart des morceaux, Rapsodie n’échappe pas tout à fait à un certain angélisme et une certaine confusion dans sa manière de vouloir parler de tout. Ainsi, sur le morceau Rose Noire, la multiplication des enjeux (pollution, pauvreté, malbouffe, écologie, finances, etc.) sature le texte et lui fait perdre en impact. Rapsodie n’est jamais meilleur que lorsqu’il travaille à proximité et concentre son écriture. « Jour et Nuit » décrit un retour à la maison à travers la cité. Il parle de la vie, du réveil matin et du monde du travail. C’est un morceau assez incroyable, solide et enlevé, répétitif et ample. Le rapprochement avec Fauve est là encore évident. Fugue se paie un final en forme d’apothéose avec l’impeccable Prendre Le Large, probablement le meilleur morceau du disque et le seul où les deux rappeurs mêlent véritablement leurs voix sur le refrain. Rapsodie parvient sur ce titre à donner le meilleur de ses qualités, les « glissando » au piano soulignant le mouvement d’évasion, tandis que les deux MCs produisent chacun leurs meilleures lignes.

Pour un premier album, Fugue est une belle réussite, une curiosité et en même temps un album plein de promesses. Le groupe, que sa forme même sort du lot, s’impose d’emblée comme un groupe ayant des choses à dire dans le registre assez traditionnel du rap social, plus observateur que véritablement engagé. Avec un peu de variété dans les approches et de concision, on devrait tenir ici rapidement un groupe important. En attendant, on savoure.

Tracklist
01. Prélude
02. On court où
03. Evasion
04. Le vent se lève
05. Cocotte minute
06. Interlude
07. Rose Noire
08. Tableau
09. Ziri
10. Et Encore
11. Fantaisie
12. Jour et nuit
13. Prendre le large
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