Stick : Entretien avec un rappeur (partie 1)

StickDe nos jours, dans une chambre d’hôtel de Toulouse, un journaliste enregistre sur son magnétophone le récit d’un rappeur vieux de plusieurs siècles.” Discuter avec Stick procure la même sensation de danger et de précarité que véhiculait Brad Pitt dans le film, Entretien avec un Vampire, de Neil Jordan (1994), quand il racontait ses parties (sanguinolentes) de jambes en l’air avec Tom Cruise/Lestat. Lumière tamisée, toile d’araignée et déglingue enfumée, la scène serait parfaite si elle existait ailleurs que dans notre imagination. La voix est basse mais le regard clair. Dévoiler un pan d’histoire oubliée n’a pas de prix. Juste un coût. 

Est-ce parce que Stick a baptisé l’un de ses morceaux étendard le Prince des Ténèbres, ou parce que le bonhomme porte sur lui des décennies d’histoire du rap, depuis les catacombes françaises jusqu’aux premiers disques américains ? Est-ce parce que son look gothique fout parfois les jetons ? Le patron du label Crazy Mother Fucker Records a sorti ces dernières années des morceaux et des disques qui comptent parmi les plus importants et les plus impressionnants de la scène rap en français. Loin de se résumer à des punchlines assassines, porno ou choc, le travail de Stick fait preuve d’une lucidité extrême sur tout ce qu’il touche : rap business, société française, état de la jeunesse, politique. Son désenchantement, sa colère, son énergie font merveille et en font peut-être LE type le plus brillant du plateau, au point qu’on en finit toujours pas de se demander pourquoi les gogo-dancers qui se piquent de rap dans les radios, les cités et les cercles mineurs des enfers modernes n’en ont pas fait leur champion. Stick est dur et fun et hardcore. Stick est fait pour l’époque dégueulasse dans laquelle on vit et crève. Qu’est-ce qu’on attend pour mettre le fou ? 

Il nous a fallu quarante questions pour réparer l’outrage et faire parler le mort. Quarante questions, deux parties et une playlist à venir. Pour une fois… 

J’ai failli écrire que Doom-Bap était moins sombre que Glossolalie, moins terrifiant. Mais ce n’est pas certain du tout. Glossolalie commençait là où 1 MC de plus se terminait. Comment vous faites le lien entre Glossolalie et Doom-Bap ? Qu’est-ce qui s’est passé entre les deux pour vous ?

En vérité je ne fais aucun lien entre ces deux projets. Glossolalie était mon 2ème album solo et il s’inscrit dans une série que j’ai lancé avec Un MC De Plus. Sur la tranche des CD physique de ces deux albums y’a un petit “1” et un petit “2”, et les numéros se suivent sur la tracklist. Doom-Bap n’a rien à voir avec ces deux albums, c’est un peu un spin-off qui aurait pu sortir avant Glossolalie au final… D’ailleurs certains morceaux (comme Défonce d’entrée) ont été fait à l’époque de TricératoX 2 (une mixtape sortie avant Glossolalie, que je classe aussi comme un spin-off), du coup c’est assez compliqué de dire ce qu’il s’est passé entre les deux projets, vu qu’ils se sont chevauchés dans leur conception.

La sortie de l’album a été retardée par la crise. Du coup, je suppose que les chansons ont été écrites et enregistrées, il y a pas mal de mois. Vous réécoutez vos propres disques ? De quoi êtes-vous le plus fier avec celui-ci ?

La crise n’a pas vraiment impacté la sortie de l’album en fait. J’ai sorti plusieurs projets durant cette période, et si Doom-Bap ne sort que maintenant c’est juste qu’il n’était pas fini. J’avais annoncé un planning plutôt ambitieux avant l’été 2019 avec 4 projets à sortir en moins d’un an, dont cet album commun avec Swed. Au final j’ai mis une année de plus à honorer cette annonce à la con (et si on remplace mon 3ème album solo par la mixtape Boulevard des allongés!) , surtout à cause du manque de moyens. Après, comme je te disais dans la question précédente, certains morceaux ont été créés il y a plusieurs années, et effectivement j’ai enregistré la globalité du projet il y a plus d’un an.

Concernant mes disques ça m’arrive de me réécouter ouais. Déjà pour éviter la redondance. J’écris beaucoup et y’a certains automatismes que je ne peux pas esquiver : “soleil” ça rime richement bien avec “sommeil” par exemple, et des fois je me réécoute pour voir si j’ai pas déjà fait cette rime là un peu trop souvent. Je me ré-écoute aussi pour des raisons de pratique : en ce moment on a des concerts Stick & Swed du coup je me suis replongé dans les vieux morceaux qu’on avait déjà fait ensemble avant ce projet pour voir trier et ré-apprendre ceux qu’on pouvait jouer sur scène. Mais en fait à chaque fois que je fais un nouveau morceau je dois l’écouter 300 fois au total, entre l’instru que j’écoute en boucle quand j’écris, le texte que je me répète, la maquette après  l’enregistrement, le 1er mix, le mix final, le mastering, le jour de la sortie voir si y’a pas une couille… Pour peu que je le fasse en live  je l’écoute encore…. donc une fois la partie “travail” terminée, je l’ai déjà écouté pas mal de fois et je me le ré-écoute rarement pour le plaisir!

Une des choses dont je suis le plus fier avec celui-ci c’est un truc commun aux 2 autres projets sortis cette année, la mixtape et l’album avec dAMEbLANCHE : le côté court et concis. J’ai l’impression d’arriver à faire des projets plus “digestes” qu’avant, qui glissent mieux. Y’a une époque ou je considérais qu’un disque de moins d’une heure relevait du foutage de gueule, et j’avais tendance à faire du remplissage pour avoir une certaine durée, au détriment du reste (je pense au 1er TricératoX par exemple, qui en plus d’être mixé de façon amateur est surchargé, incohérent, etc…).

Dès que je dis pas “bite” ou “chatte” dans un morceau j’ai l’impression d’être un donneur de leçons

Quelle est l’idée générale de cet album ? Le précédent mettait en scène une sorte de délire gothique, avec de nombreuses images qui faisaient référence au sacré. On a l’impression que Doom-Bap est plus «laïc», moins tourné vers l’occulte, plus près de ce que vous vivez ?

Je sais pas si c’est plus “laïc” mais c’est carrément moins tourné vers l’obscur que Glossolalie c’est sûr ! On retrouve quand même un petit côté dark, d’où le “doom” du titre, mais ça n’a rien à voir. Glossolalie pour moi c’est ce qu’on appelle le “Grand Guignol” dans le film de genre. J’ai vraiment voulu faire un album horrorcore et je me suis servi du concept de la possession pour créer une sorte de Stick encore plus méchant que dans le 1er album. En gros dans Un MC de Plus je parlais beaucoup de la vie normale d’un mec un peu paumé qui se faisait rattraper par son côté sombre dans certaines chansons comme Mauvaise Influence ou Pluie de Sang. Dans Glossolalie c’est l’inverse : ce mec-là s’est complétement fait rattraper et c’est lui qui s’exprime tout au long de l’album avec quelques éclairs de lucidité à travers des morceaux comme Mémoires d’un sale from II ou Psychoses.

Pour cet album avec Swed, il y avait la volonté dès le départ de faire un truc qui s’apparenterait plus à un “classique” que mes albums solos. Swed est beaucoup plus branché “rap français classique” que moi, je suis assez dissipé et j’aime vraiment beaucoup de genre de rap. Lui je pense que ce qu’il aime le plus dans mes sons c’est des morceaux comme 31 000, des trucs chialants et sérieux, ce que beaucoup de gens appellent “le vrai rap” haha! Moi dès que je dis pas “bite” ou “chatte” dans un morceau j’ai l’impression d’être un donneur de leçon et en vrai cet album a aussi été plus long à sortir parce qu’il est assez sérieux et que c’est pas forcément le plus simple à faire. Et puis surtout on voulait faire un projet un peu hors du temps. Il sort en 2021 mais au final ça pourrait être un skeud de 2011 ou 2001… voir 2031! Swed sait aussi faire des sons plus actuels comme Dégoupiller sur Glossolalie, là on s’est vraiment focus sur des prods boom-bap pour que ça sonne comme un classique.

Qu’est-ce que ça signifie pour vous «Doom-Bap» ? Est-ce qu’il y a un hommage à MF Doom ? Et qu’est-ce que ça évoque justement ce Boom-Bap ? Frapper dur, se marrer… ? Est-ce que ça renvoie aussi au côté punk qu’il y a toujours dans vos approches ?

Alors déjà ça c’est un truc que j’ai lu dans plusieurs chroniques de l’album que je tiens à rectifier : IL N’Y A AUCUN PUTAIN D’HOMMAGE A MF DOOM haha! En vrai MF DOOM c’est une de mes grosses déceptions de la vie ce gars ! Attention anecdote : on s’est retrouvé   au début de CMF dans un festival à Ax-les-thermes où MF Doom était programmé. Nous on passait du son sur les pistes pendant des compètes de snow, on nous avait mis bien et on avait accès aux concerts du festoche gratuitement, du coup le soir live de MF Doom, on est super chaud.

Le concert commence, le gars se pointe sur scène avec son masque, mortel, il se cale derrière son Mac et il balance une instru. Le son claque, la prod est lourde, ça dure 2-3 minutes, les gens se chauffent. On arrive à la fin du son, il lâche un “Whaddup” de convenance et il envoie une 2ème prod… Là tout le monde se dit il va rapper un truc de bâtard, on attend, on attend encore et c’est la fin de l’instru. Bon. Il enchaîne une autre prod (sans aucun mix entre les 2) et les gens commencent à se chauffer, tout le monde veut qu’il rappe l’enfoiré ! Ça commence à crier, à siffler un peu et y’a Richy L’Improbable (gros freestyleur de Toulouse que je connaissais pas encore à cette époque et qui animait cette soirée) qui monte sur scène et qui explique à MF Doom que les gens veulent qu’il rappe, ce à quoi MF Doom répond : “Vous avez pas lu le flyer ? Y’a écrit que c’est un Dj Set!” Richy le tanne un peu en mode “Eh mec t’es rappeur, t’as des prods et un micro…rappe!” L’autre se débine et il à le malheur de dire à Richy “Si TU rappes, JE rappes!”. Hop! Il avait pas fini sa phrase que Richy était déjà tourné vers le public en train de cracher le feu ! Il finit de rapper, les gens l’acclament de ouf et il se retourne vers MF Doom en lui tendant le micro. MF Doom refuse le micro, tout le public le siffle et il se casse en nous insultant… Au final le gars est resté même pas 10 minutes. Mais le pire dans tout ça c’est qu’apparemment… C’était pas MF Doom ! Il se dit que le gars envoyait son cousin ou on-sait-pas-qui à sa place dans les concerts… Vu qu’il a tout le temps un masque ça pourrait être n’importe qui en fait,  et vu qu’il a refusé de rapper… c’est peut-être qu’il savait pas rapper ! Même si c’était vraiment un DJ Set c’était trop bizarre, les instrus étaient mal enchaînées, pas du tout cohérente, et le gars s’est vraiment chié dessus quand Richy lui a tendu le mic’…

Rien que par fierté un MF Doom aurait été piqué et aurait démonté ça en 30 secondes puis aurait dit “allez vous faire foutre maintenant c’est un dj set je rappe plus!” Du coup si c’était lui : c’est une merde, et si c’était pas lui… c’est encore pire ! Aucun respect pour les gens qui payent  et se déplacent pour venir te voir… Mais il a eu droit à un énorme “FUCK MF DOOM” d’une dizaine de mètres graffé dans la nuit-même sur un pont à quelques kilomètres de là devant lequel il est forcément passé pour rejoindre l’aéroport le lendemain ! Je peux pas donner le nom du graffeur en question au cas où mais c’est un des mecs les plus talentueux que je connaisse et j’en profite pour l’embrasser s’il lit ça !

Du coup NON ! DOOM-BAP n’a rien à voir avec MF DOOM et c’est encore moins un hommage. En vrai c’est juste le boom-bap de l’enfer, ou “le boom-bap avec un hic” comme je dis dans l’intro et pour le côté “maudit”, “condamné”, comme dans le film the doom generation de Greg Arraki. C’est aussi un clin d’oeil à Cypress Hill et leur Temple of Boom qui jouait déjà sur ces mots

L’album est cosigné avec Swed, votre compère de longue date et cofondateur de CMF. Ca change votre approche de poser sur les beats de quelqu’un d’autre ? Vous vous connaissez depuis que vous êtes petits c’est ça ?

On se connait depuis le lycée ouais, et c’est le premier beatmaker avec qui j’ai collaboré en fait. J’ai posé mes 1ères rimes nulles sur ses premiers beats chelous ! Cet album concrétise aussi cette évolution. Pour ce qui est de poser sur les beats de quelqu’un d’autre ça change pas mon approche non, je me dis jamais “ah tiens vu que c’est ce beatmaker je vais poser comme ça…”

J’ai lu dans une interview, notamment au sujet du titre 33 tours, que vous avez voulu équilibrer vos contributions sur le disque et parfois «laisser parler les beats». Vous êtes un rappeur qui prenez généralement pas mal de place sur les morceaux. Vous rappez tôt et vous ne manquez jamais de choses à dire. Ca fait partie de ce que vous aimez faire : les textes assez longs, les couplets qui s’enchaînent sur des couplets ?

Carrément. Les longs morceaux fleuve sans refrain c’est vrai que c’est ma came. Je pense que c’est à cause de Demain c’est loin ! Sur mes solos j’aime bien terminer avec un gros morceau en général mais sur ce projet c’était différent vu que ce n’est pas juste mon album, c’est aussi celui de Swed, d’où les interludes musicales éparpillées ci-et-là et l’outro, qui se termine par l’instru seule.

Quelles sont vos références d’écriture dans le registre qui est le vôtre ? Vos modèles ? Est-ce que ce sont des Américains ? A vrai dire, je ne vois pas beaucoup d’alter ego français… à part si on va chercher vos collègues de la Droogz Brigade peut-être….

J’ai écouté énormément de rap français dans ma vie, avant d’en faire et encore aujourd’hui, du coup j’ai énormément de références en terme d’écritures, de Booba à Vîrus en passant par Sako (Chiens de paille), Flynt, Seth Gueko, Tandem, Lino… Plus récemment des mecs comme Sameer Ahmad, Isha, Limsa d’Aulnay sont des gens qui m’impressionnent grave en écriture. Et des centaines d’autres ! En revanche niveau “univers” effectivement mes “modèles” sont plus américains : Eminem  et Marylin Manson bien sûr, Cypress Hill que j’ai beaucoup saigné, des groupes comme Jedi Mind Tricks, Non-Phixion , Necro ou R.A The Rugged Man… C’est des trucs qui m’ont beaucoup parlé et dans lesquels je me retrouvais visuellement, avec les références au Métal et aux films gores, etc… Après j’ai aussi saigné à blanc les Gangstarr, Wu-Tang, Jay-Z, Nas, Biggie, 2PAC, Outkast et compagnie, du coup j’essaye de mélanger un peu tout ça pour créer ma musique, un peu comme Tarantino quand il fait des films.

J’imagine que vous vous connaissez un peu par cœur avec Swed. Comment vous travaillez l’un avec l’autre ? Est-ce que vous parlez un peu de ce dont vous avez envie ? Est-ce que vous lui montrez des bouts de texte ou est-ce lui qui vous passe des beats dans lesquels vous faites votre choix ? Comment ça se passe ensuite ? Il y a du boulot sur la prod ? Est-ce que vous avez tout fait ensemble ou est-ce que chacun joue son rôle de manière stricte ?

Pour mes albums il se peut que je lui fasse des demandes ouais, du genre “J’aimerais bien un truc avec une guitare électrique” ou “Tiens, regarde dans ce film y’a un sample tu veux pas tester un truc?”. Pour ce projet c’était différent, on avait cette direction “classique” qu’on voulait garder et Swed m’a fait écouter des dizaines et des dizaines de prods, des fois des petites boucles d’une minute qu’il m’envoyait par mail, des fois chez lui, des fois en répet… Mais ça nous a pris un temps fou en vrai! Par exemple l’instru du morceau avec Melan il nous l’avait fait écouter aux balances du concert de la sortie d’Un MC De Plus en 2014. Melan était là et il avait kiffé la prod. 5 ou 6 ans plus tard il s’en souvenait encore et je l’ai invité dessus. Par contre on a rebossé le beat et la basse, qui sonnait trop de l’époque ! Du coup y’a certains morceaux que j’ai posés sur des maquettes de prods et Swed les a ré-arrangés derrière. Il y a aussi Les Ronces qu’on a co-produit ensemble.

Imagine un monde rempli de Grand Corps Malade

Vous vous souvenez de la première fois où vous avez fait de la musique ensemble ? C’était comment et dans quelles circonstances ?

Alors là…  Aucune idée mais on devait être défoncés en tout cas !

J’ai été bluffé par le son des percussions et des batteries sur le disque. Ca sonne vraiment de manière incroyable sur la plupart des morceaux. Il y a aussi de la basse (I.N.C.H je crois) qui tombe bien. Comment vous enregistrez les instrus ? Est-ce que vous êtes en studio à ce moment là ou est-ce Swed qui vraiment supervise cela ou fait ça dans son coin ?

Pour les batteries c’est vraiment du fait de Swed qui apprécie particulièrement les beats qui casse des culs ! Il kiffe quand le kick cogne et que la snare tape bien fort. Le mix du poto DeZordre a contribué grandement à faire claquer ça encore plus, et c’est vrai qu’en concert ça arrache bien! I.N.C.H nous a effectivement joué de la basse sur plusieurs morceaux, c’était une façon de se rapprocher de ces sonorités à la Cypress Hill dont je parlais un peu plus haut. Comme on a pas de studio à disposition tout s’est fait en home-studio : Swed a fait les prods chez lui, j’ai enregistré chez Goune et  chez I.N.C.H, DeZordre a masterisé chez lui… Que du fait-maison !

De votre côté, comment vous arrivez aux textes ? Vous écrivez à l’avance, je suppose ? Vous bossez, vous remplissez des carnets (vous parlez de «cahiers» sur le disque). Ça marche comme ça. A froid. Et puis vous placez le bon texte sur la bonne musique. Ça se passe comme ça ?

C’est comme ça la plupart du temps ouais! Avant j’écrivais en amont, avant même d’avoir la prod, parfois par dessus des chansons d’autres rappeurs en faisant abstraction de leur paroles. Maintenant je préfère vraiment avoir d’abord la prod et écrire en fonction. Je suis pas trop adepte des type-beat non plus, c’est frustrant d’écrire sur une instru et de ne pas pouvoir poser dessus au final. Parfois ça arrive et on tente des remix ou des re-prods, mais c’est rare que ça sonne aussi bien je trouve… Pour le remplissage j’écris pas mal sur téléphone, beaucoup sur l’ordi et un peu sur le cahier! Le ratio s’est inversé avec les années!

Le disque parle, et vos disques parlent assez souvent, du travail qu’il y a pour faire ce que vous faites. Être rappeur, c’est un vrai boulot ? Vous écrivez beaucoup ? Vous bossez ? Je sais qu’il y a des gars qui ne font pas grand-chose justement et qui posent juste là en arrivant en studio et en gribouillant des textes juste dix minutes avant d’enregistrer. Est-ce que vous vous définiriez comme un type laborieux de ce côté ? Est-ce qu’il vous arrive aussi de trouver une bonne punchline à chaud ?

Ça dépend… Si on m’invite en featuring et que je dois gratter un couplet dans l’heure je peux le faire, j’écris assez vite. Pour certains morceaux ça sort tout seul. Surtout si c’est de l’égotrip en mode crachage de punchlines, c’est pas trop compliqué. Pour d’autres morceaux plus profonds ça peut prendre plus de temps, et quand je m’impose des contraintes ça peut en prendre encore plus. Sur le dAMEbLANCHE par exemple on s’était interdit de parler de rap parce que c’est quelque chose qu’on fait beaucoup en égotrip, du coup y’ a eu des mauvais réflexes à gommer, des facilités à esquiver… J’aime bien aussi ce genre de petit défi qui te font pousser le truc un peu plus loin.

Parlons punchlines justement. Vous êtes un maître dans le genre et Doom-Bap est un bonheur de ce côté-là. C’est toujours un festival chez vous avec un registre hyper-varié : pop, ciné, culturel, porno aussi. Comment on met le doigt sur une punchline ? Ça vous vient comment ? Il y a des moyens d’aller vers ça quand on écrit ? On sent chez vous que ça repose à la fois sur pas mal d’humour noir et aussi sur un goût de faire sonner les mots ensemble, un plaisir de trouver une formule…

Merci bien ! Effectivement c’est un mélange de tout ça ! Après comment on met le doigt dessus… C’est pas une science exacte hein! Y’a des formules qui fonctionnent assez bien : opposer ou comparer deux trucs qui n’ont rien à voir, trouver un truc qui parle à tout le monde, critiquer la concurrence… Après c’est surtout à l’appréciation de chacun, t’as des mecs qui appellent “punchline” des trucs qui ne sont que des phrases nulles et inversement.  Moi en ce moment je tripe plus sur la sonorité des mots entre eux que sur les punchlines à proprement parler.

Pour te donner un exemple, la punchline qui m’a le plus marqué ces dernières années elle est de Sameer Ahmad dont je te parlais plus haut. Sur le morceau Bleu Delta il lâche : “Shook One Part.II, justice nulle part“. Voilà pour moi ça c’est LA punchline parfaite et pourtant pleins de gens vont pas comprendre que c’en est une… Mais là on est à un niveau incroyable : t’as la référence au titre Shook One part.II de Mobb Deep, le jeu de mot “part.II” (anglais de “2ème partie”) qu’on entend comme “partout” en français, la déformation du fameux slogan “Police partout justice nulle part” et la réf évidente à George Floyd à travers le “shook” qui veut dire s’étouffer… Tout ça dans une simple phrase de 6 mots ! Et pour moi c’est ce niveau-là qui me parle le plus et que j’essaye d’atteindre, des trucs pas forcément évident qui recèle des doubles voire triples sens.

Vous avez la réputation d’être trash dans vos approches. Les fans de Mireille Mathieu apprécieront cette fois, par exemple. Est-ce qu’il y a des trucs que vous retenez parce que c’est trop dégueu ou juste parce que ça ne peut pas passer ? C’est quoi l’étalon ? Il faut que ça fasse marrer, que ça surprenne, que ça claque bien. Est-ce que vous testez vos textes avec Swed ou votre entourage ? Qu’est-ce qui fait que le truc est «validé» ?

Il y a une époque où je n’avais aucune limite. J’entendais des mecs dire “Tu veux du sale?” et la phrase d’après te dire que “Dieu est grand et que rien n’est plus précieux qu’une maman…” Bon du coup j’ai pas mal blasphémé et insulté les mères, juste pour faire vraiment du sale ! Et  du coup au nom de faire vraiment du sale j’ai rappé pas mal de saloperies…Sortis du contexte et hors rap c’est des trucs chauds à expliquer ou a défendre, mais pour moi le rap c’est grossier, c’est sale et violent et ça emmerde les parents. Le rap de poète en pantalon en velours en général ça me fait chier… Aujourd’hui j’essaye surtout de me demander comment peut être perçue une punchline et comment ne pas blesser des gens que je ne compte pas blesser… Et aussi de ne pas faire kiffer certaines personnes ! J’essaye d’éviter le name dropping aussi, je l’ai beaucoup beaucoup fait, maintenant je le réserve à des références intemporelles et plus pour faire une dédicace que pour critiquer.

J’évite de regarder les vieilles photos… Le temps qui passe tout ça… Quelle déprime putain !

Doom-Bap est un disque plus «réaliste» que Glossolalie. Vous racontez pas mal de choses de vous, de votre parcours, de votre amertume aussi par rapport au rap business mais aussi des réactions des fans qui vous voient comme un «pur» et vont, par exemple, vous reprocher de faire des trucs avec des effets comme Dame Blanche… C’est un album assez personnel, non? Vous aimez le fait de marier une sorte de narration et des éléments presque intimes?

Ouais j’aime bien mélanger l’intime et le commun, sans forcément dire quoi est quoi… Après pour le coup je le trouve moins personnel qu’un album solo mais bon j’y ai forcément mis de moi dedans… Effectivement je parle pas mal de mon parcours et de mon amertume envers certaines réactions… Je me rappelle d’une interview du Rat Luciano où il parlait du 2ème album de la Fonky Family, Art 2 Rue. Il disait que les fans reprochaient au 2ème album de ne pas être comme le 1er, mais que s’ils avaient fait la même chose que Si Dieu veut on leur aurait reproché de toujours faire pareil ! Et à mon petit niveau je ressens souvent la même chose, sauf que moi j’ai perdu les gens depuis un bail ! Ceux qui m’ont connu avec des sons très rap français comme 31000 n’ont pas forcément accroché au délire gore de Glossolalie, et ceux qui m’ont découvert avec Glossolalie ont été déçus par le côté pop et gentil de dAMEbLANCHE. En tant que fan de rap je peux le comprendre, j’ai été comme ça aussi, mais tu peux pas reprocher à Spielberg de ne pas faire que des films avec des requins ou des dinosaures !

Moi j’me vois comme un réalisateur, c’est ce que je voulais être à la base, et j’ai pas envie de faire le même film à chaque fois. Si demain j’veux faire un album de zumba, j’le ferai. Bon, je vous rassure c’est pas au programme, mais en fait le rap ne me nourrit pas, il ne paye pas mon loyer et ne remplit pas mon frigo, je suis pas prisonnier d’un public comme certains rappeurs, donc je fais juste ce que je veux en fait ! Belek au prochain album j’vais vous faire zouker s’il faut !

Dans le genre «nouvelle», j’ai adoré l’histoire de Beatmaker. C’est une histoire vraie, quelque chose qu’on vous a raconté ? On dirait un petit scénario. C’est encore plus dur d’être beatmaker que d’être rappeur selon vous ? On se fait arnaquer ? On produit gratis en espérant que les instrus seront retenus ?

C’est pas une histoire vraie mais c’est inspiré de faits réelles oui. C’est des histoires qui ressortent des fois à travers des interviews, untel à envoyé une prod à machin, il l’a reproduit avec son beatmaker attitré et a fait comme si de rien n’était… C’est connu, et c’est aussi pour ça que beaucoup de mecs mettent des tags sur leurs prods avec leur blaze qui se répète toutes les 10 secondes, pour éviter de se faire carotte. Après est-ce que c’est plus dur d’être beatmaker ? Oui et non. Si t’aimes être mis en avant et les paillettes c’est sûr que tu vas l’avoir dur en tant que beatmaker, par contre la musique c’est universel. Regarde le poto Al’Tarba, depuis Toulouse il a réussi à placer des instrus à des rappeurs New-Yorkais comme ILL BILL à une époque où il n’était pas le Al’Tarba à la discographie de dingue qu’on lui connaît aujourd’hui. Si à la même époque il avait été juste rappeur et qu’il avait voulu inviter ILL BILL en featuring ça aurait été plus compliqué ! En ce sens ça a ses avantages d’être beatmaker plutôt que rappeur. Mais c’est au niveau de la reconnaissance pour le taf accompli que c’est dur. Dans le hip-hop on parle de 4 voire 5 piliers (Rap, Graff, Danse, Deejaying et Beatbox) et on y inclut même pas le beatmaking alors que sans beatmaker le rap serait du slam ! T’imagine un monde rempli de Grand Corps Malade qui récite des trucs qui riment super chiants sans beats derrière ? Quelle horreur !

Sur ce morceau, on dirait qu’on se mate un vrai téléfilm ou alors un court métrage. L’écriture est très réaliste. Vous écrivez toujours des histoires, des nouvelles ou c’est un format que vous avez abandonné ?

J’en ai pas ré-écrit depuis la sortie de mon recueil Mauvaises Nouvelles en 2017. Ou peut-être des débuts de trucs, mais rien de concret… C’est un format que j’aime beaucoup et qui permet de faire pleins de trucs cool mais depuis cette période je me focus essentiellement sur la musique tant que je peux encore en faire. Par contre le jour où j’arrête le rap je m’y remettrai cash je pense, mais plus sur du long format…

Comment vous trouvez l’inspiration pour les textes ? Vous lisez toujours beaucoup ? Et quoi ? La presse ? L’actu ? Des romans ? Films ? Il y a pour vous une hygiène de vie autour du fait de composer ? Il faut alimenter la machine à images ?

Je lis pas mal ouais, essentiellement des romans et des comics. La presse rarement, et encore que des trucs sur le cinéma genre Mad Movies de temps à autres… J’essaye de faire genre j’achète une revue d’histoire une fois par an mais je m’y tiens pas… Pour l’inspiration je pourrais plus vraiment dire, c’est devenu une maladie en fait, j’entends un mot, je le décompose, je me dis qu’il rime avec ça et ça… et ça fait une ou deux phases, puis y’en a une 3ème qui vient… Des fois j’ai des airs ou des histoires qui me trottent dans la tête, je fredonne l’air et m’enregistre sur mon téléphone…

Je reviens sur le côté «profond» du disque : il y a notamment deux titres qui se détachent qui sont Magnétoscope et bien sûr les Ronces, dans ce registre. C’est un morceau vraiment impressionnant et dans un style sonore et aussi narratif assez différent du reste du disque. Est-ce qu’il a été écrit à part ou à un autre moment ? Est-ce qu’on sent lorsqu’on enregistre que le morceau va prendre une ampleur particulière ?

Pour Les Ronces, il a dû se passer 2 ou 3 ans entre le moment où je l’ai écris et le moment où ça a été enregistré. C’est vrai qu’en l’écrivant j’ai ressenti un truc particulier. Écrire un son comme ça c’est un peu comme feuilleter un album photo, et comme je dis dans le son en général j’évite de regarder les vieilles photos… Le temps qui passe tout ça… Quelle déprime putain ! On va crever Benjamin !

Ces morceaux dégagent une puissance poétique véritable. On se dit que le rap, c’est exactement ça : de l’intelligence, du punch mais aussi de l’intensité. De quel morceau êtes-vous le plus fier ? Ce sont ces morceaux là ou des trucs plus directs, punchy ?

Ouais c’est ce genre de son que je préfère, même si je fais plus de punchy comme tu dis… Psychologiquement je pourrais pas faire un album entier comme ça, faut se replonger dans des trucs, ça en fait remonter d’autres… Bon, alors qu’insulter une maman c’est marrant, ça file la pêche ! En tant qu’auditeur écouter tout un album qui chiale je trouve ça insupportable donc j’essaye de doser mais oui clairement je suis plus fier d’un morceau comme Les Ronces qui touche vraiment les gens qu’un morceau comme Nique ton rap, même si ça fait marrer 2-3 tarés comme moi.

close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
The Catenary Wires / Til The Morning
[Tapete Records]
Il serait faux de croire que la pop de Rob Pursey et...
Lire la suite
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *