[Soup Music #11] – Jul / Demain Ça ira
[D’or et de platine]

6.3 Note de l'auteur
6.3

Jul - Demain ça iraLa créativité de Jul mériterait une étude sociologique. Qu’est-ce qui fait que ce type désormais roi du pétrole aligne les disques à un rythme qui ferait se retourner Prince dans sa tombe ? On avait laissé le Parrain de Marseille sur l’album collectif Bande Organisée fin novembre. Quelques mois plus tard, Jul posait sur la table un quatorzième album, Loin du Monde, qu’on a trouvé un peu moins réussi que les précédents et dont on a pas parlé ici. Le numéro 15, Demain Ca Ira, arrive moins de dix mois plus tard avec rien moins que 18 titres originaux. La pochette est à elle seule un poème : le chanteur y porte un masque noir et des lunettes sur un décor ultra sombre qui s’effacent lorsque l’on scanne la dite pochette avec l’application idoine. Le ciel s’éclaire et on tombe alors sur une pochette optimiste à la Francky Vincent (on déconne, mais c’est l’idée). Demain ça ira est un disque qui se veut tourné vers demain, empreint d’espoir et annonciateur d’un retour aux valeurs de solidarité et d’amitié qui forment le socle créatif du chanteur. La crise sanitaire est à l’arrière-plan : c’est tout ce qu’on trouvera ici en guise de réflexion sur l’air du temps.

Le disque est solide et repose en majeure partie sur des productions du chanteur. Jul y occupe tout l’espace et n’y reçoit que deux invités en featuring. On a donc un album plutôt personnel et qui permet d’étalonner véritablement où en est l’artiste. A l’entame, on trouve le titre dansant et fédérateur qui constitue la signature de Jul. Dans la Zone est excellent, chanté avec un fort accent mais efficace et finalement assez addictif. “Alors la zone, ça dit quoi ? C’est l’été, tous les jours c’est samedi soir. Tout le monde veut sa palette, personne veut soulever des palettes. Marseille, ma ville c’est ma mort.” Le texte est engagé, lucide et propose une énième description d’une cité phocéenne pourrie par les trafics et les attitudes gangsta. La vision portée par Jul sur cette existence, dont il est pour ainsi dire le chantre, n’est pas exempte d’ambiguïté mais reste critique et pas dénuée de sagesse. Assassinat embraye sur une chanson plus sentimentale (malgré son titre en trompe l’oeil, il s’agit d’assassiner quelqu’un par l’amour), inattendue et plutôt bien conçue, même si défigurée par un usage intensif de l’autotune. Le ton est exagérément enlevé. Les rythmiques sont volontairement uptempo, bondissantes et joueuses. Un clavier à l’arrière-plan apporte sur plusieurs titres une touche de couleur, tandis que le flow de Jul se montre plus agile et joueur qu’à l’ordinaire. Entre le Bouton, en forme de faux tube de l’été, et le tragique Je Kill Au Mic, Jul fait le grand écart mais en soignant ses productions. Il y a une forme de solennité dans l’énoncé qui en impose et confère à chaque morceau un souffle épique qui dépasse son contenu. G-Shock évoque les vacances et la récupération après une année difficile et consacrée au travail. C’est un titre intelligent et qui offre un réconfort et une perspective de paix qui résument assez bien l’esprit du disque.

Jul offre quelques variations sur quelques thèmes qui lui sont chers : rap et richesse, préservation contre la corruption sur Pic et pic, alcool et drame, jalousie et violence urbaine, rivalités dans le rap business sur l’intense et sombre Je n’ai pas que des potes, ou encore ambiance festive avec Rosé Jetski Playa. Jul a beau s’élever peu à peu dans le rap business, sa fidélité à une vision restreinte du rêve américain et à une version modeste de la grande vie lui valent une aura populaire qui ne pâlit pas et un respect de tous les instants.  Demain ça ira est un disque plutôt inventif sur le plan des prods mais qui pêche parce qu’il radote et ne fait que creuser sans fin le même sillon : celui d’un type qui a admirablement réussi, se maintient à flot dans une ville terrible et gangrénée de toutes parts et trace sa route.

On peut s’emmerder et trouver cela rasoir mais aussi s’emballer quand un titre se démarque. C’est le cas de l’excellent Transporteur qui fourmille de punchlines impeccables et que Jul interprète avec un bel engagement. “Je fume de la beuh d’Amsterdam, dans la caisse à Batman. Avec ma dame.” Voilà le programme et il n’est pas mal. Jul ne promet rien mais il donne tout. On peut se laisser griser et porter par le tourbillon, oublier les chansons faiblardes (l’inutile Je m’endors mal luné) pour accueillir en souriant les saillies réussies et les titres forts. Sur Limitless, Jul nous emmène à Auchan pour une scène de branche et un défilé crâneur. “Dans cette vie à l’abri de rien, tu peux croiser un traître à Auchan. On dirait que le shit il a tourné. J’ai besoin d’aucune aide.” Tchyco est intime et splendide, en mode quasi acoustique à l’échelle de Jul. Demain, ça ira évoque pour l’une des premières fois un possible départ de la ville foutoir, la fatigue et l’usure d’être au coeur du tourment. “Je m’appelle Tchyco. Mes albums sont attendus comme des classicos.” Ce titre est peut-être le plus beau jamais composé par Jul depuis longtemps. C’est une chanson émouvante et touchante, sensible et qui figure le sommet du genre, mélodramatique et héroïque. Après ça, et histoire de ne pas prêter le flanc aux critiques en faiblesse, Jul s’offre une dernière excursion gangsta avec le chouette Cassage de nuques, part 4, avant de refermer le couvercle sur le sublime Finito, exercice d’autoanalyse dark et ample comme le détroit de Gibraltar, en spoken word incendiaire. Jul inscrit son destin dans le présent, avec modestie et simplicité. L’homme a un sens de sa propre fin qui émeut et une hauteur de vue sidérante. Cette chanson est d’une théâtralité redoutable et d’une ambition immense. Ces huit minutes valent le déplacement et font passer Big Flo & Oli, que beaucoup trouvent estimables, pour de joyeux plaisantins.

Demain ça ira est un bel album pour qui aime ce genre là. Il faut pouvoir écouter ça, s’habituer au flow, à l’accent, à la lourdeur ambiante, aux productions mais Jul est habile et sert un discours sur la société et les valeurs qui est tout sauf idiot et n’est pas le plus inconsistant du moment.

Tracklist
01. Dans la zone
02. Assassinat
03. Le bouton
04. Je kill au mic
05. Pic et pic, alcool et drame
06. Je n’ai pas que des potes
07. Rosé jetski Playa
08. Tragique
09. Transporteur
10. Tereza
11. Je m’endors mal luné
12. Limitless
13. G-shock
14. C’est la cité
15. Tchyco
16. Mental d’or et de platine
17. Cassage de nuques, part 4
18. Finito
Ecouter Jul - Demain Ça ira

Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Mots-clés de cet article
, , ,
Ecrits aussi par Benjamin Berton

The Shadracks : la petite bombe punk de l’été anglais

L’anodin a des charmes que la raison ignore. Difficile de qualifier autrement...
Lire la suite

1 Comment

  • Quoi que je puisse penser de sa zique, Jul conjugue selon moi plusieurs éléments expliquant son succès:
    -Une version bouillabaisse du self made man (qui a son label et fait tout de A à Z lors de l’enregistrement des disques) sans le gros bling des équivalents US.
    -Une communication de proximité avec son public via les réseaux sociaux plutôt que les médias traditionnels.
    -Une comm’ aux antipodes des gros plans médias donnant au public un sentiment d’authenticité.
    -Un look ringard couplé à un contrepied de la virilité surjouée du gangsta qui joue à plein avec son public.
    -Savoir ratisser ultralarge musicalement (du reggae à la variét’ de mamie) en donnant une impression de naïveté.
    -Des textes comme il les sent en se foutant de savoir si ça vaut Brassens.
    -Un côté caricaturalement marseillais qui plaît dans un pays dont la majorité des habitants déteste Paris. Et les médias parisiens rendent la pareille en ignorant celui qui ne cherche ni à être le prochain bad boy du rap ni un Gainsbourg à casquette.
    J’imagine que le coté stakhanoviste de sa prod discographique participe de l’aspect “non calculé” qui séduit son public. Et si plus que cet Orelsan qui a fini par avoir bonne presse c’était lui le vrai white trash du rap français?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *