Robin Guthrie / Pearldiving
[Soleil Après Minuit]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Robin Guthrie - Pearldiving« As ever, I play everything… », souligne Robin Guthrie en bas de la page Bandcamp qui présente son nouvel album Pearldiving. L’ancien Cocteau Twins, Écossais de son état et qui réside depuis plusieurs années maintenant dans l’Ouest de la France, Robin Guthrie joue en effet sur cet album de tous les instruments comme il l’a toujours fait. Guitare, basse, clavier, piano ici, batterie mais aussi programmation, sampling, production et tout, ce qui n’est pas rien. Le disque sort sur le propre label du musicien et constitue en tant que tel son premier album instrumental en solo depuis l’excellent Fortune, signé en 2012.

Depuis cette date, Guthrie n’a pas chômé, multipliant les collaborations, avec Harold Budd ou sur tout un disque avec le Ride(r) et ami Mark Gardener, sans toutefois faire beaucoup parler de lui. Ce n’est sans doute pas avec ce disque pourtant fabuleux (mais tout sauf tape à l’œil) que l’Écossais devrait revenir au premier plan. Pearldiving agit de bout en bout comme un véritable enchantement, l’un de ces albums instrumentaux, principalement organiques, qui nous procureront sur une simple écoute dans les trente ou quarante ans qui viennent un réconfort et un sentiment de bien-être immédiats et irremplaçables. Guthrie n’a pas son pareil pour installer une ambiance. Ses quelques musiques de film en témoignent : il installe la confiance entre son auditeur et lui sur trois accords et une ligne de cordes. C’est exactement ce qu’il réussit à faire dès l’entame d’un Ivy, à l’ouverture, chaleureux et éternel. Son lierre est vivace et solide. Il s’insinue en nous sans effort puis grimpe jusqu’en haut de notre manoir fantasmé pour se jeter dans les étoiles. Arrêter la croissance d’un lierre est presque impossible, si on l’attaque à la loyale. La musique de Guthrie a ce même pouvoir d’infiltration et d’insinuation. Elle s’écoule, sans jamais s’imposer à nous, dans un calme et une sérénité apparentes qui tiennent du prodige new age en même temps que d’une savante utilisation du minimalisme classique. Il n’y a aucune agitation, aucune case sautée, aucun raccourci sur un Ouestern (privé de son W) qui sent bon la tourbe, les genêts et la Bretagne de l’intérieur des terres. Les dix plages de ce disque ne sont jamais bavardes (autour des trois minutes) et sont simplement déposées à nos pieds comme de délicates vignettes, des aperçus de ce que pourraient être des développements plus lourds, plus imposants. Guthrie suggère, il éclaire, il soulève un voile sur une mélodie, sur un motif, qu’il répète deux ou trois fois avant de le ranger dans sa boîte. On pense sur Castaway à un démonstrateur qui aurait décidé de ne rien nous vendre mais nous en mettrait plein la vue en nous faisant miroiter avec quelle facilité il pourrait nous enchanter. Le piano est si délicat qu’il ressemble à une guitare par moments. La pulsation est donnée par une boîte synthétique qui ne fonctionne pas tout le temps, comme si le rythme persistait après son extinction, comme s’il résidait dans notre oreille plutôt qu’ailleurs. On the trail of Grace porte bien son nom. Ce n’est rien, ou presque. Une grappe de notes, leur propre rappel, puis une série de répliques déjà effacées et qui construisent des traces aussi précieuses qu’elles s’oublieront vite. Il n’est en effet pas certain qu’on se souvienne tant que ça de ce qu’on écoute… quand le disque sera passé. Guthrie n’est pas là pour faire de la pop (il a donné) ou pour écrire des tubes. La musique qu’il compose est une musique de la présence, de la chaleur immédiate. Elle agit sur nous comme un bon feu ou une boisson chaude, uniquement lorsqu’elle est devant nous et résonne dans le confort de la pièce ou du casque.

Les Amourettes est une pièce absolument parfaite de 152 secondes. Cela laisse le temps à Guthrie de poser une progression quasi magique et de l’enfouir sous le sable. La dernière minute de cette composition est l’une des plus émouvantes de cette année de musique. Le terme de Pearldiving s’applique tout à fait au disque à défaut de baptiser une plage. Ces titres sont des perles, toutes identiques et que seul un œil expert pourra distinguer les unes des autres. Euphemia est un titre de passage qui a pour objectif de se faire oublier. Cela peut paraître paradoxal mais c’est aussi la fonction d’une caresse ou d’un baiser fugace. Oceanaire est plus généreux et ressemble au jeu des rayons de soleil sur les vagues. On pourrait y voir du Debussy ou tout autre chose. Guthrie laisse son esprit divaguer, vagabonder. Il rapporte des instants lumineux, radieux même (Presence) et rien d’autre qui soit inquiétant, anxiogène ou plus sombre.

Pearldiving est un disque résolument positif fait de douceur et d’une générosité dans sa manière d’aborder le monde qui le rend quasi unique en son genre et particulièrement indispensable. Tout y est paix, calme et sérénité. Il faudra attendre pour la volupté, mais on peut s’en priver parfois et lui préférer la tendresse d’un bon fauteuil, une lecture au coin du feu, un de ces trucs démodés qui domptent l’ennui et nous laissent penser qu’il fait bon être au monde.

Tracklist
01. Ivy
02. Ouestern
03. Castaway
04. On The Trail of Grace
05. Les Amourettes
06. Euphemia
07. Oceanaire
08. Presence
09. Kerosine
10. The Amber Room
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