Rodin / Pantais Clus
[Dora Dorovitch / Fake Four]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Rodin - Pantais ClusNotre goût pour les textes et les histoires bien racontées nous aveugle parfois. Mais il arrive aussi que la poésie pure s’exprime par delà les mots, leur sens, par un simple phénomène de résonance intime, de séduction organique. On a aimé The Fall avant de saisir un traître mot de ce que Mark E. Smith chantait, sur le rythme et la pulsation, l’accent et la force de la scansion.

Pour dire la chose : on a bien failli passer à côté de ce premier album du chanteur/rappeur occitan Rodin, en considérant qu’il n’était pas fait pour nous.  Le rappeur est originaire de Marseille. Il est né en Allemagne et a été élevé quelque part entre le Maroc, le Liban et l’Égypte. Actif depuis sept ou huit ans, Rodin, nous dit la feuille de presse, a fondé en 2015 avec Denis Sampieri un groupe baptisé Uèi, mêlant en langue occitane, engagement militant, occitanie et musique électronique. A l’origine d’un genre unique et qu’eux seuls pratiquent, la cridesta, les Uèi sont par nature des défricheurs de sons, évoluant entre les langues et les mondes. C’est dans une entreprise pionnière du même type que nous précipite Rodin avec son premier disque, mélange de musiques traditionnelles, d’électronique et de hip-hop. L’objet, adopté par le label transgenre Dora Dorovitch, qui ne vit que pour ces expériences, et les Américains de Fake Four, est une découverte et une confrontation radicale avec l’insoupçonnable.

Rodin ne fait pas que proposer une musique radicalement nouvelle, il invente et nous projette dans un espace poétique dont on avait pas la moindre idée avant que ne résonnent les premières notes d’un Pichota Flor, bouleversant et dont on ignorera tout de bout en bout. Pantais Clus signifie “rêve clos”, un titre aussi abscond que fécond, quand on y pipe que dalle. La chanson incorpore des motifs familiers qui appartiennent au champ world, à l’univers plus contemporain de la trap, en même temps qu’elle dessine d’étranges arabesques vocales qui relèvent d’héritages inconnus. Entre le spoken word sensuel du début, les motifs jazzy, les souffles de jouissance et le flow fluide à l’américaine, Rodin chante sans laisser d’adresse. On pense à un Tricky désarticulé et transposé dans la culture méditerranéenne, aux montages et collages  fous d’un Senbeï ou d’un Al’Tarba, nourris à mille sources vives, à une forme de rencontre improbable entre des MCs de banlieue et des bergers des Pyrénées. Rei de la luna évoque les polyphonies médiévales par son utilisation des voix de femmes avant de laisser place à un couplet d’amour courtois slammé comme à la parade. Rodin se joue des genres et file sur un rai de lumière. Leis Alas dau Temps est une comptine miniature qui parle d’amour et du temps qui passe. On capte quelques mots. On croit comprendre ce qu’on ne comprend pas, et puis on finit balancé par les pieds, contre-pieds d’un arrangement qui tient autant de la musique de musée que des musiques urbaines. Pensarai en Tu dégage une puissance évocatrice redoutable, virile et caressante, en même temps qu’un raffinement à faire frémir d’envie Maître Gims.

Pantais Clus est une énigme, suspendue entre les genres et les époques. La production est étrangement mainstream et accessible (ma cançon) mais suffisamment sophistiquée et élaborée pour pouvoir provenir de n’importe où ou de nulle part. On pense parfois aux travaux d’Antipop Consortium, à l’arythmie cardiaque de Dose One et des têtes chercheuses d’Anticon. C’est dans cette absence de référent esthétique partagé, de source et d’origine, que la musique de Rodin produit l’émotion. Le rêve clos est un rêve aux yeux grands ouverts, sublimé par la poésie irrésistible de temps dei somis. Le ton résonne à l’Est (oriental) puis à l’Ouest, dans un grand écart qui désarçonne autant qu’il fascine.

L’impression générale est qu’on baigne, à chaque écoute, répétée, dans une confusion croissante aussi déconcertante que délicieuse. La musique de Rodin n’invite pas au voyage. Elle n’agit pas dans l’ostentation ou la recherche d’exotisme. Elle se contente d’exister et de résonner sur et dans une fréquence qui lui est propre, avec laquelle on arrivera (ou pas) à entrer, par la magie de la rencontre, en synchronie. C’est dans ces instants, irréductibles, où les sinusoïdes, culturelles, amoureuses, sensuelles s’associent et cheminent ensemble que le pouvoir de cette musique est immense et irremplaçable.

Tracklist
01. Pichota Flor
02. Rei de la luna
03. Lais alas dau temp
04. Pensarai en Tu
05. Ma cançon
06. temps dei somis
07. M’en vau
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