Chris Conde / Eros + Exodus
[Fake Four Inc]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Chris Conde - Eros + ExodusSuccesseur très attendu de l’excellent Engulfed In The Marvelous Decay, sorti en 2021, Eros + Exodus trouvera sûrement sa place très vite parmi les rangs des albums les plus monstrueusement bizarres de tous les temps. Si, que vous soyez homme ou femme ou les deux, la perspective de vous retrouver noyé sous une douche de sperme chaud (miam miam), d’en gouleyer à pleine glotte, de tenir entre vos doigts quelques queues bien raides avant de vous les fourrer dans tous les orifices jusqu’à l’extase, est quelque chose qui, en vrai ou dans un moment d’égarement de la pensée, peut vous sembler aimable ou du moins assez raisonnable pour être étudiée… ce disque est fait pour vous. Chris Conde et sa bande (on retrouve au feat. mais on y reviendra le vainqueur de la saison 11 de la Drag Race, Yvie Oddly, le gentil Myles Bullen, et encore Hard Ton et El Dusty, tous excellents poseurs) signent avec Eros + Exodus le meilleur album de rap porno (gay mais peu importe) de toute l’histoire de la musique.

Il va de soi, comme souvent avec Chris, qu’on retiendra le disque pour ces chansons les plus marquantes et qui le présentent comme un animal déchaîné des backrooms. On connaissait déjà les excellents C.O.M.B (une ode au sperme éjaculé dans les cheveux), fabuleusement…. fédératrice et radicale, l’indispensable The Notorious F.A.G ainsi que le tube Good Boys Say Yes Sir, là encore une variation subtile et pleine d’entrain sur le consentement entre adultes. Conde est imbattable dans ce registre. Tel un judoka, il transforme la violence fasciste qu’il subit en tant que gay, obèse, cuir, originaire du Texas, ancien junky, en une radicalité hédoniste d’une force et d’une intensité exceptionnelles. Par dessus tout, et quoi qu’il raconte, le bonhomme est tout simplement l’un des rappeurs les plus doués du pays. Ses textes sont géniaux et son flow n’a guère d’équivalent dans la scansion et le débit que celui d’un Eminem en bonne forme, auquel on l’a déjà comparé à plusieurs reprises.

Il suffit d’écouter pour se faire une idée d’un Chris Conde en mode “classique” de l’ouverture Broken Alters, un bon morceau d’intro qui est aussi un bon résumé de la vie de l’artiste. On est avec lui dans une histoire très américaine, mais aussi dévoyée du point de vue des conservateurs, où un fils de militaire du Sud perd pied, touche le fond et se réinvente en créature queer décomplexée et hyper-sexualisée. C’est ce parcours incroyable qui est mis en scène ici. Alors que son précédent disque était un peu plus élusif et timide à cet égard, Eros + Exodus marque l’aboutissement d’une transformation personnelle qui amène Chris à s’assumer avec toute sa part d’ombre et de déchaînement. Les titres évoluent entre hédonisme forcené, sexualité débridée mais aussi avec une bonne dose de poésie et d’énergie “re-born”. On connaît ce mouvement chez les Américains conservateurs, Bush et consorts, comme une forme menant à l’intégrisme religieux. Conde en fait évidemment tout autre chose, avec ses couplets hantés par le monde perdu, la violence sociale et les bites offertes.

« It’s easy to lose sight of what’s important in life distracted by all the darkness asphyxiating the light, I’ve been blinded by trying to climb to the sky thinking
I have only a limited time to succeed before dying. but the more that I focused on trying to get noticed I noticed my poems became frozen creativity wilted like roses imposing depression the pressure was choking and vengeful provoked and haunted by the ghost of my pad and my pencils.
It’s sort of weird turning art into business I felt a shift and witnessed sickness infecting my system. And the more that I slipped forward towards the abyss a divorcing of my soul and this gift sort of tore me to bits
I was broken, I don’t know where I went and I ended up a mess losing myself in a stupid idea of success. but I can feel me coming back to the very beginning remembering that I write to remember why i’m living
»

Le résultat est le plus souvent fantastique et avec une portée politique très puissante. Qu’un tel type existe et s’épanouisse dans l’Amérique de Trump est évidemment un signe de vitalité absolue. La performance de Yvie Oddly, vainqueur donc de la Drag Race 2019, sur No Longer Human ne dit pas autre chose : il s’agit de présenter montée sur un flow mitraillette incroyablement efficace une sexualité absolument délirante. Les allitérations (“yeah me and Yvie we freaky deaky we creep for pee pee’s on your block and we be sucking cocks ’til they get leaky“) sont savoureuses et font écho aux projets des deux hommes qui est de s’en mettre plein la cafetière. Le titre gigantesque met en scène les ébats (dans un parc notamment) d’une armée de tantes, tandis qu’un sample décrivant une éjaculation mythique qui éclabousse dans tous les sens comme une fontaine de jouvence ou l’évent d’une baleine, grésille à l’arrière-plan. Là encore, il ne faut pas se focaliser sur le contenu sexuel hardcore (ou pas seulement) mais bien recevoir l’offrande comme elle se pose, c’est-à-dire un titre incroyablement réussi, formidablement rappé et écrit, mais aussi produit. De ce côté, Chris Conde s’appuie sur plusieurs producteurs du milieu capables de lui fournir des ambiances très différentes. On peut citer Hard Ton et El Dusty qui envoient du lourd et sont spécialisés dans la basse plaisir, éclatante, le boom bap détonnant et hardcore. Summertime Heat, notre tube de l’été dernier, est toujours aussi jouissif. Torbjon signe, en plus de C.O.M.B, un Wake Up, partagé avec le ludion Myles Bullen, qui est d’une délicatesse infinie. Chris livre sur ce titre la clé de sa transformation via l’écriture. “this stagnant curse I reversed it by writing verses in cursive I am reminded that I already outlined my worth and my purpose“, chante-t-il exposant comment il a repoussé par l’art la malédiction qui le poursuivait.

Ce titre éclaire l’entreprise globale qui doit être entendue comme une affirmation de liberté absolue, totalement en phase avec son flow impétueux et virtuose. Pas étonnant du reste que le final soit confié au Rainbow Kid, Myles Bullen, et que les deux hommes, associés en tournée, s’entendent désormais comme larrons en foire. Il y a un évident parallélisme entre l’ours tout de cuir dénudé et le gamin toujours souriant et sautillant qu’est Myles.

I’m Covered in rainbows
I’m Radically grateful
For we never know
When wont wake up

Chris a beau être ce qu’il est, c’est aussi un grand gamin paumé qui se redécouvre via l’écriture et la scène. Malgré le côté autobiographique évident de ses textes, il existe à travers ses références et ses vers comme un personnage excessif et débarrassé de tout tabou. C’est cette liberté totale, cette libération des mœurs, des anus et de tout ce qui nous entrave que l’on prend en pleine poire en écoutant ce disque. Eros + Exodus aurait tout simplement pu s’appeler Emancipation si Prince n’avait pas piqué le nom.

Par delà les excès, on insistera pour finir sur la qualité des compositions et des productions. Certains morceaux intercalaires sont excellents à l’image des deux minutes instrumentales d’un Desert Drift, psychédélique et électrifié, ou du rock/rap traumatique d’un Floating Down où Chris raconte comment le viol qu’il a subi tout jeune l’a précipité dans l’alcool et la drogue. On peut citer également une autre production signée Thirty-Siiixth, Vibe, qui présente comme une énième confession de crise sur un ton RnB dreamy étonnamment mainstream. C’est aussi ça Chris Conde, un rappeur capable d’exceller dans les rôles les plus trash et d’enchaîner sur du pur mélo-hop de premier rang, un artiste complet et à l’aise dans le grand écart.

Ce troisième album est une tuerie, oversexuelle et affreusement libertaire, un grand album rap pour les générations perdues et en quête de renaissance par l’émancipation complète des mœurs et des consciences. Il donnera aux grincheux coincés du cul l’envie d’aller se pendre, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités provocatrices.

Tracklist
01. Broken Alters
02. The Notorious F.A.G
03. No Longer Human
04. ABACABB
05. C.O.M.B
06. Good Boys Say Yes Sir
07. Summertime Heat
08. Desert Drift (Interlude)
09. Floating Down
10. Vibe
11. Wake Up
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