[Soup Music #6] – Damso / QALF
[Trente-Quatre Centimes]

3.2 Note de l'auteur
3.2

Damso - QALFQALF signifie Qui Aime Like Follow. Signe des temps. Le quatrième album de Damso, le rappeur belge, caracole en tête des charts (pour ce qu’il en reste) alors que Sign O’ Times de Prince est réédité dans une version de luxe qui fait peur aux portefeuilles les plus garnis. 8 LP set des bonus à foison. Quel rapport entre Damso et Prince ? L’un est aussi vivant que l’autre est enterré. La comparaison s’arrête là: Prince appartient à une époque qui n’a plus rien à voir artistiquement avec le territoire que dessine le Belge. Oeuvre annoncée depuis cinq ans et pour laquelle Damso avait sollicité des instrus de fans, QALF avait un caractère mythique parmi les fans du zaïrois d’origine parce qu’il ne sortait pas. On est assez loin du Detox de Dre mais vous tenez l’idée générale. Qui trop attend, mal étreint.

QLAF se présente sous la forme d’un disque traditionnel dont la seule singularité est de se terminer par un morceau intitulé ironiquement Intro. Ce positionnement a laissé penser aux fans que le disque n’était pas terminé et pouvait dissimuler un second opus (le fantasme du double album qui nous renvoie à Prince). On n’en sait rien en définitive mais il reste suffisamment sur la table pour qu’on passe un bon moment en compagnie de l’auteur de Batterie Faible ou Ipséité.  Le disque démarre sur des sonorités assez dark avec un saisissant morceau d’ouverture intitulé MEVTR (pour Meilleur d’entre vous tous réunis). Le flow est pâteux et volontairement brutal, servi par un beat appuyé et martial. Damso évolue en mode egotrip, plaçant quelques images réussies à base d’éléments d’actualité (la Covid bien sûr) et de quelques charges acides. Life Life qui suit est encore meilleur. Damso se lance dans une apnée morbide et crépusculaire où il dresse un affreux portrait de la société où l’on vit, en laissant penser qu’il n’y a d’alternative qu’entre la mort et la prison.

Drogue, sexe, biffetons, biz, tout ça pour vivre dans l’bloc (hey)
Drogue, sexe, biffetons, biz, tout ça pour vivre dans l’bloc (ouais)
Fuck cette life, life, life (fuck cette life)
Fuck cette life, life, life (fuck cette life)

Le refrain est léger mais installe une ambiance menaçante parfaitement illustrée par un beat puissant. Le flow de Damso est contrôlé, docile et semble tout du long comme apaisé et débarrassé de toute agressivité. On avait connu le rappeur plus incisif. On le découvre ultrasensible et presque expérimental sur les pièces qui suivent. Les deux premiers titres étaient un leurre. Deux Toiles de Mer est un grand titre, lyrique et romantique. Damso parle de sa famille, de lui, de son fils. C’est de la bonne variété française, accompagnée au piano. On se situe à la limite d’une sentimentalité enfantine, rudimentaire, à base de bons sentiments, de remords et de nostalgie. Mais ça fonctionne. Il y a toujours eu ce mouvement de balancier chez les rappeurs francophones entre une extrême violence et un sentimentalisme fleur bleue qu’on ne croise pas dans la pop et le rock… sans se marrer franchement. Damso y saute les deux pieds joints. Cela sonne juste ici mais ça marche un peu moins bien sur le Sentimental qui suit, mièvre et ennuyeux. C’est à travers ce genre de titres qu’on perçoit la finesse de l’argument, la pauvreté des références et des idées exprimées.

Mais c’n’est pas si simple l’amour
On se l’dit tous les jours
Mais c’n’est pas vraiment vrai
C’n’est pas si simple l’amour
On se l’dit tous les jours
Sans forcément s’aimer

On se situe très bas dans l’échelle. On tapote sur le disque qui sonne creux. Hamzo anime un BXL Zoo plutôt pas mal et qui fait regretter la trap joviale et rentre dedans de MHD. On ne voit pas trop où Damso veut en venir. QALF n’a aucune cohérence, comme si c’était un disque collage, un work in progress dont la direction artistique n’a pas été pré-déterminée. L’introspection domine comme si, comme à chaque fois, les doutes avaient surgi avec le succès. Coeur en miettes est bien écrit et traversé par une énergie rock (une batterie organique) et pop qui le rend intéressant. La présence de Lous and the Yakuza amène une vraie fraîcheur et une densité pop au morceau qui en font un titre fort du disque. Damso est un point d’interrogation. Est-ce du hip hop, de la variétoche ? Peu importe : on est au coeur des musiques qui s’écoutent. Tout a été nivelé, arasé. Les paroles elles-mêmes sont domestiquées et ramenées au plus petit dénominateur sentimental commun. Un putain à droite. Un putain à gauche pour la façade et ne pas perdre la fanbase. Damso a annoncé à la presse qu’il refuserait un featuring avec Romeo Elvis. Fuzati l’a bien évacué de son LP numérique. Ainsi va la vie de nos jours.

Damso pourrait maintenant passer chez Drucker. S’asseoir sur le canapé avant que l’autre ne clamse. On aime les sonorités afros sur Pour l’argent, la dénonciation de la corruption et la pointe d’engagement. Mais on ne sait jamais si le caractère mainstream et finalement inoffensif du discours critique est l’expression même de l’artiste ou la version aseptisée de quelque chose de plus vigoureux et qu’on tente de dissimuler. Damso cite Alpha Blondy. On est dans le champ de la world music commercialisée depuis 30 ans pour plaire à un public cosmopolite. Autant dire que ça ne va jamais très loin. QALF revient temporairement à des ambiances un peu plus sombres comme avec un D’jà Roulé qui, coincé entre deux ou trois titres ultralight, tombe comme un cheveu dans la soupe et contribue à une forme de confusion des genres et des sens. Rose Marthe’s Love est une purge dans la veine coeur fendu. Damso est à la recherche de sa vérité, de l’authenticité et d’amour. On ne peut reprocher à personne d’engager ce mouvement mais le rendu artistique n’est pas à la hauteur. On se demande qui peut s’émouvoir sincèrement là-dessus. 911 est plus amusant avec ses arrangements rétro et ses allures old school. Un poil funk, le titre est l’un des plus réussis du disque.

J’crois qu’j’me ramollis, j’suis tombé love
Fais le nine-one-one, j’crois qu’un gangster est tombé love
J’me ramollis, j’suis tombé love
Fais le nine-one-one, j’crois qu’un gangster est tombé love

Damso révèle ici le secret de sa nature. Un lover qui peine à entrer maintenant dans son costume de rappeur. Le gars risque de finir à chanter à Vegas comme Enrique Iglesias pour des gays, des ménagères et des joueurs de black jack. Pourquoi faire semblant quand on peut simplement faire ce qu’on aime ? Il faut quitter le territoire national, embrasser un mix de belles images aériennes, de collaborations panculturelles (Fais ça bien, avec Fally Ipupa, le chanteur congolais, est un excellent titre) et investir le champ de la variété. C’est la seule issue possible pour dépasser l’impasse de la drogue, de la taule et d’un simili gangsta qui ne tient pas la route plus de cinq minutes. Le hip hop de Damso est plus rose et bleu que noir et gris. Le gars ne veut plus jouer. QALF est un disque tiraillé et déchiré entre deux pôles qui s’opposent. Tous les mecs rêvent de finir comme Doc Gynéco.

Qalf a beau faire semblant. C’est Oui-Oui au pays des merveilles, l’éducation sentimentale et la sortie de taule d’un gars dépassé par l’époque parce qu’il a trop regardé Ma Sorcière Bien Aimée. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire de ça ? Des bulles dans son bain, des petits cœurs en marge des cahiers d’écolier (si on ne sèche pas les cours) et puis c’est à peu près tout. La vraie frousse est ailleurs. La vraie vie aussi.

Tracklist
01. MEVTR
02. Life Life
03. Deux Toiles de Mer
04. Sentimental
05. Thevie Radio (Interlude)
06. BXL Zoo (featuring Hamza)
07. Coeur en miettes (featuring Lous and the Yakuza)
08. Pour l’argent
09. BPM
10. D’jà roulé
11. 911
12. Fais ça bien (featuring Fally Ipupa)
13. Rose Marthe’s Love
14. 8Horizontal (bonus track)
15. Intro
Écouter Damso - QALF

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