[Soup Music #2] – Shy’m / Agapé
[E47 Records /Parlophone]

3 Note de l'auteur
3

Shy'm - AgapéLe parcours de Tamara Marthe aka Shy’m est l’un des plus intéressants de l’histoire récente de la variété française. Elle illustre les métamorphoses exigées des ténors des hit-parades pour se maintenir au sommet et continuer de susciter l’intérêt par-delà la relative inanité de ce qu’ils interprètent. Entre son premier album, Mes fantaisies, sorti en 2006 et son septième, Agapé, Shy’m aura été une vraie fausse chanteuse de RnB, une artiste vaguement soul, une chanteuse pop ou dance (l’album Reflets en 2008), une rockeuse (Solitaire), avant de s’imposer, à compter de 2011, comme un visage incontournable du paysage variété française en devenant un personnage central de l’émission populaire Danse avec les Stars.

Naviguant entre la construction d’une image relativement lisse et fédératrice et l’entretien savant de son redoutable sex-appeal à coups de photos dénudées et sexy assez irrésistibles sur Internet, la Martiniquaise (le ‘m de Shy’m) aura réussi à ne pas perdre ses premiers fans tout en élargissant sa base commerciale. On doit ce petit miracle à son Pygmalion et producteur historique, le chanteur Cyril Kamar aka K-Maro. L’auteur du génial Femme Like U (Donne- Moi ton corps) est le premier à percevoir le potentiel immense de Shy’m et à l’exploiter immédiatement. Il quitte pourtant l’aventure avec cet Agapé, où, pour la première fois, il n’est nulle part associé au projet. Aucune information n’a filtré quant à ce changement majeur dans l’univers de la jeune femme. Faut-il voir dans les paroles de La Go une critique de l’attention portée à son prodige par le Libanais ? « J’ai perdu confiance comme dernière de la classe. Derrière mes sons, je ne trouve plus les mots. Tout le monde attend de moi tellement d’efforts. Pour de la thune, j’ai perdu de l’ego. Trop peu d’options quand la pression est forte. Alalala ils m’ont déçu/ Pars de la Go. Tu veux mon cul ? Va faire la queue derrière Damso. » K-Maro n’est plus là mais le spectacle continue.

Vieille rombière et néo-variété

Par-delà les récits classiques et marketing qui veulent que les albums suivants s’inscrivent en rupture avec les précédents, Agapé est, pour Shy’m, l’album du changement. Annoncé comme un retour aux « sonorités urbaines », Agapé est en fait tout à fait autre chose. C’est un album qui vise à institutionnaliser Shy’m et à l’installer comme une vieille rombière de la variété française, tout en essayant de ne pas perdre sa base vieillissante. Après 13 ans de carrière, le mouvement est audacieux et s’inscrit, à l’image du succès d’Aya Nakamura, dans une tentative de créer une néo-variété conservatrice mais moderne pour les nouvelles générations. L’album dont le titre surprenant et étrangement littéraire (Agapé est une des déclinaisons grecs de l’amour absolu) est globalement aimable, policé et extraordinairement domestiqué et sobre tant dans les musiques que dans les textes. Shy’m prend soin d’y gommer toute trace de violence, de sexualité ou de discorde. L’album joue la carte de la sincérité, de l’authenticité en se posant, pour ainsi dire, comme l’album de la sincérité et du repentir. Cela s’exprime notamment à travers la monumentale chanson Absolem, chanson-bilan où Shy’m se présente en victime d’un système où on croise Barbie, le fauteuil rouge de Michel Drucker mais aussi les fantômes inattendus de Amy Winehouse et Kurt Cobain. Il n’y a rien de mieux que la martyrologie pour créer des pop stars. Absolem est le Speedway et le Life Is A Pigsty pour les nuls de Morrissey (encore lui) et sert à imposer l’idée selon laquelle la star a souffert et se tient désormais seule et droite face au système telle Saint Sébastien affrontant les flèches. Le morceau de plus de 8 minutes, sublimé par le featuring de Youssoupha et Kemmler, est fantastique et dessine les contours d’un univers opprimant et qui contraint Shy’m depuis toujours en tant qu’artiste et femme. Le morceau est un poil ennuyeux mais pose les bases d’une réappropriation de la liberté dont le sens politique est évident : Shy’m sera la femme qui brise ses liens, la femme abaissée (mais « qui n’a jamais sucé pour de la thune » – faut pas déconner avec la pipe) qui se redresse avec toute la force de son héritage. Le texte est assez savoureux et totalement mégalo mais dit bien l’ambition insensée de Shy’m :

« Tu sais qu’tu fais partie des grands/ Tu représentes un vrai message/ En Normandie, t’es Martinique/ T’as incarné le métissage/ Tu as fait chanter en chœur des gens qui ne se connaissaient même pas/ T’as fait vibrer les cœurs d’enfants sur des centaines de lits d’hôpital…. A part toi, qui a vendu trois cents mille sur son premier album ? Dis moi. » Etranges références mêlant solidarité, action caritative et chiffres de vente. Voilà l’univers dans lequel on navigue. Un fantasme de star internationale « à l’américaine » exprimé avec les mots d’un enfant de 5ème.

Sensualité contenue

Les treize titres de l’album alternent quête de respectabilité à travers des morceaux au contenu presque littéraire (Agapé), plutôt pop et classieux, tournés vers l’émotion, et d’autres plus uptempo ou guillerets qui ont pour fonction d’amortir la transformation. La néo-variété implique pour qu’on l’apprécie qu’on arrive à supporter le traitement des voix par l’autotune. Il n’est pas toujours envahissant ici mais vient systématiquement corriger les aspérités, pourtant si craquantes de la voix. Agapé est une chanson appliquée et d’embourgeoisement total de la princesse. L’amour à l’envers, une chanson qui traite de la tolérance et pas de la sodomie (ou alors on a raté un truc). Le ton confessionnel est omniprésent sur le sombre Du Mal, autre chanson menée au piano, autour de la tentation du suicide et des affres du succès. « Ma carrière c’est juste un styl’. Si ça touche mes sentiments, c’est que je ne suis pas juste une star… J’ai connu les nuits à 5 heures du mat. J’ai passé des jours et des mois à me faire du mal. » La sensualité de Shy’m illumine les quelques morceaux où elle s’exprime (de cette façon frustrée et sourde qui la rend irrésistible) nous plongeant dans un état étrange de désir et de compassion, qui constitue le ressort premier de l’attachement.On se demande d’ailleurs pourquoi l’arme n’est pas utilisée plus que ça ici, tant elle est en mesure de rallier hommes et femmes au même état. Shy’m comme les grandes stars américaines dépasse les genres et les attirances naturelles. Son visage lisse et délicieusement marqué par l’âge adulte qui gagne (33 ans désormais) a la beauté d’un sphinx, hautain, insondable et plastiquement parfait.

Ces morceaux confessionnels côtoient des chansons plus sentimentales de facture classique et plutôt séduisantes comme Je m’en vais ou Mon cœur saigne, sur un chouette rythme ethnique. On soulignera la délicatesse extrême du beau Amiants (dont on a toujours pas bien saisi le titre, aimants ? amants ? Amiante ?), pièce au texte ridicule mais qui nous permet de découvrir le chant remarquable du rappeur Jok’Air. La voix du jeune homme qui rappelle un peu celle d’Anderson .Paak vole la vedette à Shy’m et suffit à faire de ce morceau l’un des plus solides et troublants de l’album. On n’en dira pas autant du festif Puerto Rico où la superstar Vegedream assure le featuring. Il faut bien danser après tout et offrir quelques concessions aux radios mais cela dépasse ce qu’on peut supporter par delà le savoir-faire à l’oeuvre. La néovariété se doit d’émouvoir et de divertir, c’est bien la moindre des choses. Shy’m donne l’impression d’y chanter à contre-emploi mais s’en tire avec les honneurs grâce à une bonne technique vocale.  Olé Olé est infiniment plus intéressant et séduit par l’extrême nonchalance de son interprète. Le chant est morne, à plat et d’un érotisme désincarné. Shy’m y accueille un double featuring féminin impeccable qui constitue une belle originalité. Le chant de Chilla et Kayna Samet se marie parfaitement à celui de la vedette et fait du morceau une vraie affirmation d’indépendance. Tout le mélange contradictoire de docilité et de rébellion des jeunes femmes d’aujourd’hui semble contenu dans ces couplets aux injonctions paradoxales évidentes : vénale/pas vénale, maître/esclave, j’y vais/j’y vais pas. C’est de la psychanalyse en chanson et l’essence même d’une pop riche et complexe, immédiatement accessible et intelligente. Si l’on ajoute à cela, cette manière de chanter sans y toucher et de snober l’auditeur en se la jouant « on s’amuse entre amies », Olé Olé est un délicieux plaisir coupable qu’on ne renie pas.

Plombé par pas mal de morceaux mainstream et qu’on oubliera très vite, Agapé n’en est pas moins un album intéressant pour les quatre ou cinq morceaux où Shy’m présente non seulement quelque chose de nourri à cette fausse sincérité américaine qui fait la vraie impudeur mais quelque chose d’important dans l’émergence d’une néo-variété populaire ayant digéré l’apport sinistre des musiques urbaines. Il était temps de dépasser ces bouses et d’entrer dans l’ère néo des chanteuses sexy et colorées, des princesses accessibles et pourtant inatteignables, des femmes indifférentes et bouillantes à la fois. Le lisse est l’essence de l’art mainstream. Lorsque c’est bien fait, il ressemble à la peau. Avec Agapé et d’autres, on assiste à la naissance des musiques populaires du futur. Pas sûr qu’on en raffole mais celles d’avant ne valaient guère mieux et ça ne fera pleurer personne. Franchement, qui se lèvera pour regretter Céline Dion et Rose Laurens (paix à son âme) ?

On peut cracher dans la soupe mais aussi terminer son bol parce que ça fait grandir.

Tracklist
01. Agapé
02. Puerto Rico (feat. Vegedream)
03. Amiants (feat Jok’Air)
04. Du Mal
05. L’amour à l’envers
06. Sourire (feat. L’Algerino)
07. La Go
08. Déteste-Moi (feat Brav)
09. Mon coeur qui saigne
10. Si Je Tombe
11. Je m’en vais
12. Olé Olé (feat. Chilla et Kayna Samet)
13. Absolem (feat. Youssoupha & Kemmler)
Ecouter Shy’m - Agapé

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