Swell Maps / C21
[Glass Modern]

9.3 Note de l'auteur
9.3

Swell Maps - C21Les Swell Maps de 2026 n’ont sans doute plus grand chose à voir avec leur groupe d’origine, créé en 1972 (!) autour des deux frères Nikki Sudden et Epic Soundtracks, de Jowe Head, figure de proue du projet actuel, et encore John Cockring, David Barrington et Biggles Book. Cockring et Barrington ont fourni quelques idées de chansons au groupe réuni autour de Jowe Head mais ne participent pas aux concerts qui s’organisent autour d’un nouveau line-up composé d’experts historiques du post-punk et du DIY britanniques tels que Jeff Bloom (qui faisait partie des Television Personalities avec Head à la grande époque), Lee Mc Fadden (guitariste chanteur au parcours quasi impossible à suivre tant il a noué de collaborations épatantes depuis Alternative TV jusqu’aux récents Cult Figures), David Callahan (des Wolfhounds et autres Moonshake) ou encore Luke Haines (qu’on ne présente plus). Autant dire qu’on trouve dans cette nouvelle incarnation des Swell Maps, plus d’heures de vol à haute altitude post-punk que dans aucune autre franchise. Si Jowe Head fait office de leader et de chanteur majoritaire, le groupe est comme à la grande époque une communauté d’amateurs de musique qui compose, interprète et s’éclate collectivement. Luke Haines (qui est peut-être le plus “prestigieux” des membres) assure d’ailleurs lui-même le chant sur certains morceaux à l’image de l’excellent Crow Crow, composition animalière impeccable qui constitue l’un des meilleurs titres du disque et concentre à lui seul toutes les qualités d’une musique qui carbure au post-punk et aux guitares abrasives mais incorpore aussi des nuances de psychédélisme à l’anglaise ou des sonorités folk rock caractéristiques qu’on retrouve ici dans l’usage d’un flutiau remarquable.

Par delà les pedigrees des uns et des autres, C21 est l’album de sexagénaires le plus épatant de l’année, le plus percutant, créatif et puissant qu’on a croisé depuis un bail, et c’est ce qui compte par dessus tout. On avait déjà dit le plus grand bien de leur album précédent, Polar Regions, qui était une réinterprétation live de vieux morceaux du groupe et de nouveautés. C21 se situe un cran nettement au dessus, avec des versions studio de matériel 100% originel qui sont impressionnants aussi bien dans la composition que dans l’interprétation. On peut citer, histoire de signaler qu’il y a aussi des femmes sur le disque, le magique Jelly Babies qui met à contribution la pianiste Lucie Rejchrtova et la chanteuse artiste Chloé Hérrington, les deux plus jeunes de l’assemblage, autour d’une balade triste magnifique chantée avec un Jowe Head tout en délicatesse. C’est à peu près tout le contraire qui déboule sur le morceau suivant, l’épatant et percutant From Head To Phones, qui sonne comme le meilleur titre de The Fall entendu depuis la disparition de Mark E. Smith. On adore quand la grosse voix (pas si agréable que ça), granuleuse et quasi graveleuse, de Jowe Head opère dans ce registre, autour de lignes de guitares et de basse qui font penser au travail pionnier de l’ami Jah Wobble sur les premiers PIL. On se situe ici à des niveaux d’agressivité, d’intensité et de maîtrise de l’instrument qui nous renvoient loin loin en arrière mais qui produisent plus de cinquante ans maintenant après leur mise en place toujours le même effet de fascination et de saisissement.

Le fantôme de Mark E. Smith est assez présent ici dans la manière qu’a le groupe de faire coexister un chant rugueux, parlé/chanté, à plat et pas toujours intelligible, et une musique répétitive et dynamique. L’entrée en matière A Morning Star a la classe absolue et sonne comme un petit précipité de punk anglais à l’usage des nouvelles générations. C’est poétique, puissant et tout à fait régressif avec des astuces de production (des petits ajouts électro-fantomatiques) qui respectent l’ADN expérimental des Swell Maps originels. C’est l’une des excellentes surprises du disque que de ne pas se contenter de nous donner à voir et à entendre des morceaux de “vieux machins” qui essaient de rejouer leur époque glorieuse. Lorsqu’il arrive qu’on ait cette impression (Foam Rubber Wedding par exemple, qui est d’abord très classique), les Swell Maps compensent par un refrain accrocheur ou une mélodie qui tue qui renvoie l’exercice à la composition (involontaire ou non) d’un tube qui n’en sera jamais un. Si le CV ne fait pas tout, on a quand même l’impression que réunir tous ces musiciens déments dans la même pièce ou le même studio, ne peut pas donner des chansons anodines. On obtient au mieux des morceaux bien fabriqués et “qui déroulent” leur programme néo-post-rock avec talent et précision. C’est le cas du presque anodin Vertical Take-Off and Landing, là encore qui sonne un peu “standard” à la première écoute mais qui s’appuie sur des composantes solides pour développer sur trois minutes un ensemble complet et intéressant.

Le coeur d’album est particulièrement brillant avec en tête le Crow Crow dont on parlait, Jelly Babies et la magnifique ballade Johnny Seven, portrait épique d’une figure haute en couleurs, bien dégueulasse et à l’écriture ciselée. Le titre comme quelques autres sur le disque est de facture ancienne et pour cause, il s’agit d’une vieille composition de Jowe Head et Nikki Sudden qui a été toilettée (elle figurait en mode démo sur une compilation de raretés du groupe) et sublimée. HAK Utopia est de même nature, une tuerie abrasive assénée vite fait bien fait en deux minutes et quelques. “We are all dancers in Utopia/ We are farmers in Utopia / We are builders in Utopia“. Quel impact ! On ne s’attendait, pour dire la vérité, pas à un tel niveau d’excellence et de continuité de la part d’un groupe recomposé. Les Maps tiennent la distance jusqu’au bout en variant la vitesse (le tranquille Water Ev’ry where) et en jouant merveilleusement bien de leur capacité à détraquer et à pervertir le format pop rock classique (le bringuebalant et si Jowe Head, Saved By The Warts, sorte de folklo-punk orientalo-moyen-âgeux assez génial). L’apothéose est atteinte avec le choral Tele Visions, titre explosif, joyeux et rentre-dedans. C’est dans les vieux vieux potes qu’on fait les meilleures sou-soupes. Ca pétille, ça frémit, ça électrique. Le final, Au Rora, est encore meilleur et frénétique. Ça boue, ça déborde et ça tabasse. On ne comprend à peu près rien à rien mais c’est étonnamment l’un des meilleurs disques qu’on a écouté cette année, un vieux disque revenu de très très loin, qui pourrait avoir 60 ans comme il pourrait avoir été créé hier.

Les Swell Maps démontrent à eux seuls que ce punk là, créatif, audacieux, insolent, tonitruant est éternel.

Tracklist :
01. A Morning Star
02. Foam Rubber Wedding
03. Vertical Take-Off and Landing
04. Crow Crow
05. Jelly Babies
06. From Head To Phones
07. Johnny Seven
08. HAK Utopia
09. Water Ev’rywhere
10. Saved By The Warts
11. Tele Visions
12. Au Rora

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Les Modern English refont parler d’eux : avant-goût de l’album à venir
C’est pour pas mal de monde le groupe d’un tube unique et...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires