Earthling / Radar
[Chrysalis Records]

10 Note de l'auteur
10

Earthling - RadarLorsqu’on évoquait durant le Festival Outsiders de cet automne, la place tenue dans l’imaginaire trip-hop de la vieille génération (la nôtre) par le Cold Water Music de Aim, on ne perdait pas de vue qu’un second disque pointait à l’horizon avec son 30ème anniversaire lui aussi : le Radar de Earthling, tout aussi mésestimé et passé sous silence, quand il s’agit de saluer les heures et grandeurs de la scène anglaise, les Portishead, Tricky et autres Massive Attack.

Car oui, Earthling s’est fait lui aussi sacrément entourlouper par l’histoire qui n’a retenu de l’époque que le trio magique, alors que cet autre membre de la famille (Tim Saul a travaillé avec Portishead, et Geoff Barrow avec Earthling), plus fun, pétillant et pop, se heurtait à un barrage insensé à l’aube de sortir (en 1996-1997), son deuxième album, Humandust, jugé alors trop sombre pour l’image du groupe par sa maison de disque. Ce rejet précipitait la séparation du groupe et Earthling dans les abysses d’une histoire qui oublierait tout ou presque de lui à l’exception des perles infectieuses qui peuplent son Radar inaugural. Car Radar est un chef-d’œuvre qui, trente ans après, n’a pas pris une ride et s’écoute toujours avec autant de jubilation. Moins sexy et langoureux que Maxinquaye, plus fun que Dummy, Earthling est le disque qu’aurait écrit Basquiat s’il avait été musicien, anglais et avait été enlevé à la naissance par des extra-terrestres d’origine égyptienne. Pour son anniversaire, les deux tauliers du groupe Michael Giffts (aka Mau, celui qu’on écoute depuis sous toutes les latitudes, Camp Claude, Rocket Mike ou Tristesse Contemporaine), Tim Saul (auquel on doit ajouter le bassiste et jazzman Andy Keep) ont eu l’excellente idée de remastériser l’album et de lui donner un coup de jeune en… changeant sa pochette. La couverture est désormais signée par l’artiste Mark Murphy et a toujours aussi fière allure. Ce changement nous permet étrangement d’aborder la réédition du disque (aucun support physique annoncé pour l’heure) dans des dispositions de fraîcheur et d’ouverture renouvelée.

Avec l’oreille des premières fois, on ne peut toutefois que constater à quel point ce disque n’a rien perdu de sa superbe. Le mélange de sons électro, jazzy et hip-hop dégage toujours une énergie redoutable et s’associe, dès l’entame, le génial 1st Transmission, à une interprétation et des textes qu’on avait tout simplement jamais croisés avant. Car Mau (passée les 30 secondes d’intro et l’usage d’un sonar qui nous rappelle Joe Meek) lance l’assaut comme un véritable OVNI poétique et pop, fonce sur un premier couplet totalement weirdo et insolent qui mélange Leonard Cohen, Boris Karloff et d’autres, pour un effet de sidération instantané et dont on a jamais vraiment récupéré.

I know who I am
I’m not who you think I am
I know who I am
I’m not who you think I am
I know who I am
I’m not who you think I am
I know who I am
I’m rock, I’m roll, Nat King Cole
Shashlikovitz, drowning in a fishbowl
Earthling’s something you can never get a hold of
Baby took a load off, and then she strolled off
Whistling, hummin’, thumbin’ a ride
“Driver, won’t you take me to the other side?”
I’m a book, a poem by Leonard Cohen
Son of the Dice Man, and I won’t stop throwing
I’m Boris Karloff, The Man They Could Not Hang
I’m a ruffneck romantic, talkin’ that slang
I’m Jesus Christ, superstar
Driving around in an old yellow car

Il faut vraiment lire ça sérieusement pour tenter de savoir où on se trouve. Vraiment le lire et se confronter au thème principal du disque qui est la recomposition de l’identité, l’éclatement d’une “personnalité” un peu fragmentée, soumise aux multiples influences d’une société de haute culture matraquée par l’industrie du divertissement, la musique, la BD, le cinéma. Radar c’est le Zelig de Woody Allen, mis en musique et exposé aux tirs de multiples canons à protons pop. Le résultat est pétillant, fuse dans tous les sens entre rimes, assonances, entrechocs surréalistes et images fulgurantes. C’est un festival sur ce premier morceau qui se prolonge dans l’étrange et nébuleux éloge du vol/de l’emprunt et de la boulimie de références d’un Ananda’s Theme, splendidement hermétique. On s’est souvent demandé au fil de ces trente années quelle était la meilleure pièce de Radar. Nefisa (le titre 3) est un sérieux client qui marie un ressort mélodique imparable (on y retrouve un sample utilisé par Portishead, pas vrai), le talent d’un Tim Saul fluide et d’une limpidité exemplaire dans son mix et un Mau en apesanteur qui propose ici ce qui est peut-être son texte le plus ambitieux et bien troussé. Soup Or No Soup, plus loin, a ses amateurs pour son côté addictif et répétitif. C’est âpre, habité, hypnotique et brillant. Sing your own hallelujah ! On a longtemps imaginé que le titre parlait d’un trip éveillant la paranoïa d’un type qui s’y perd. On en est moins sûr aujourd’hui. Mais il n’y a rien de mieux pour perdre pied et s’abandonner au tourbillon ambient. Les amateurs de jazz loueront les qualités de Infinite M, petite merveille de délicatesse où le son est bidouillé avec malice et amour.

D’aucuns se jetteront dans les bras entêtants et spectaculaires d’un Planet Of The Apes qui reste, trente ans après, l’un des emblèmes du disque. Le titre est fort et glauque, l’histoire d’une petite fille violée (sûrement) et abusée (longtemps) par son grand père, où l’on finira par entonner comme des bébés pop enjoués et paralysés, avec la victime, l’effrayant “she only wanted to watch Planet of Apes“, près de 25 fois, comme un mantra qui exorciserait l’outrage. Il n’y a pas un seul mauvais morceau sur Radar et on ne doit pas attribuer la réussite du disque aux seuls Tim Saul et Mau. Si le premier est présent tout du long, le second laisse le micro à d’autres contributeurs qui font aussi bien que lui, comme Segun sur l’excellent Echo on My Mind ou la chanteuse Moni sur Means of Beams. On n’a jamais croisé la trace de cette (jeune) femme ailleurs mais sa prestation chez Earthling (elle chante également sur un autre morceau en face B de l’un des uniques singles du groupe, Because the Night) provoque une vraie fascination et sonne comme une pure performance extraterrestre.

Il n’y a rien pour décevoir ici, rien qui dénote. God’s Interlude est une curiosité/douceur d’une minute à peine qui fond en bouche et nous propulse dans une jungle futuriste saisissante. On termine en majesté par LE titre sexy du disque. On disait que Radar était moins sensuel que Maxinquaye. C’est vrai mais I Could Just Die ferait rougir de plaisir George Michael et les 2 Be 3 réunis. Mau danse. Il plane aussi. Il est à la porte des rêves, fantasme sur la mort de Freddy Krueger et s’abreuve aux lèvres magiques d’une sylphide. Le texte est magique et l’accompagnement en parfaite harmonie avec le chant. Tout jusqu’aux dernières notes, déposées en sourdine sur les cinq dernières secondes, est millimétré pour nous plonger dans un karma-coma délicieux et parfait.

Radar 1995 ou Radar 2025 ? Les deux sans hésiter mais il faut aller prêter une oreille à la nouvelle édition sur Bandcamp qui remet parfois de l’ordre dans la production et “spatialise” le son d’une manière très intéressante. En CD, en numérique, comme vous voulez, Radar est un disque parfait pour lequel on ne craint pas d’abîmer notre note maximale. Un des trois ou quatre 10/10 qu’on aura accordés de notre vivant.

Tracklist
01. 1st Transmission
02. Ananda’s Theme
03. Nefisa
04. I Still Love Albert Einstein
05. Accident At Injured Strings
06. Soup Or No Soup
07. God’s Interlude
08. Echo On My Mind
09. Infinite M
10. Planet Of The Apes
11. By Means of Beams
12. Freak, Freak
13. I Could Just Die
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