The Streets / The Darker The Shadow The Brighter The Light
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8.1 Note de l'auteur
8.1

The Streets - The Darker The Shadow The Brighter The LightCeux qui se sont passionnés jadis pour les aventures de Mike Skinner et The Streets seront heureux et rassurés par son dernier album The Darker The Shadow The Brighter The Light. Depuis Computers and Blues en 2011, le « groupe » n’avait donné que des nouvelles sporadiques, réalisant tout de même (en plus de projets parallèles clandestins) quatre ou cinq singles, ce qui est à la fois beaucoup et peu pour un groupe en sommeil.

The Darker The Shadow est donc officiellement le 6ème album du groupe et un disque qui s’inscrit dans une démarche artistique un peu particulière puisque l’album accompagne théoriquement un long métrage qui a occupé Mike Skinner pendant dix ans. Le film ne dispose pour le moment ni d’une date de sortie, ni d’un trailer, ni de quoi que ce soit qui permettrait de rapprocher le contenu du disque et les images. On est donc obligés à ce stade de prendre l’album pour ce qu’il est : une formidable collection de musique, variée, réaliste et globalement passionnante, que Skinner dit avoir composée il y a plus de cinq ou six ans.

Mike Skinner a passé pas mal de temps après 2006 (disons après deux albums) à s’interroger sur ce qu’il voulait faire et chanter. Il explique dans sa biographie les détours qu’il a pris et les excès qu’il a commis, avant de réussir à rentrer (tant que faire se peut) dans l’âge adulte. Difficile en effet de s’identifier encore à son Original Pirate Material des débuts, en ne partageant plus du tout ce qui en faisait le sel : une vie normale et à ras du sol. Les albums Everything Is Borrowed et Computers and Blues renvoyaient tous les deux à un avenir professionnel et artistique incertain, Skinner tardant à trouver une voie musicale qui lui convienne et lui permette de mettre sa démarche de créateur en phase avec l’homme qu’il était devenu.

A cet égard, The Darker The Shadow est un album très réussi, très libre musicalement et en même temps plus sombre et dense que les précédents. Too Much Yayo, l’intro, respire les sonorités modernes et la fréquentation des dance clubs. C’est dans ce milieu là que Skinner (qui joue le premier rôle) a situé l’action de son film et cela s’entend tout du long. Le texte n’en reste pas moins connecté à ses premiers pas dans la musique, hésitant toujours entre exprimer un rapport descriptif et bienveillant au réel et à perdre la boule pour supporter celui-ci.

Living in the present is like
Trying to sit on the very, very head of a pin
Which is why we try to lose our heads whatever the thing
But you can’t run away from this, there’s no place that far

Le disque exprime toute l’ambiguïté de la relation entre le chanteur et ce monde de la nuit dans lequel il s’est trouvé et perdu à la fois avec la célébrité. La musique est hachée, festive et en même temps dans une sorte de refus de l’efficacité à tout va (Money Isn’t Everything). Skinner exprime sur plusieurs titres une forme de culpabilité qui renvoie vraisemblablement à une sorte de syndrome de l’imposture (Walk of Shame), comme si au jeune gars fringant des débuts avait succédé un adulte écartelé et soumis à une forme étrange de dérive existentielle. Walk of Shame est, à cet égard, une chanson bizarre aux arrangements déviants et presque country, sur laquelle le chanteur trimballe une honte mal identifiée. Avec ce titre, The Streets véhicule un mélange de culpabilité et de tristesse qui vient trouver tantôt une consolation (dans le génial reggae dub de Something To Hide), tantôt un échappatoire narcotique (le magnifique et bouleversant Gonna Hurt When This Is Over qui appréhende la dispersion de la suspension causée par les drogues), tantôt enfin l’oubli dans une recherche de naïveté et d’insouciance (le joueur et répétitif Kick The Can).

A travers ces morceaux qui s’appuient tous sur des genres ou sous-genres électro/hip-hop différents, The Streets propose une sorte d’entomologie complète et intelligente de ce que recouvre le fait d’être adulte. La musique exprime aussi bien la désorientation, la perte de repères, que la recherche de réponses par toutes les voix possibles. Skinner tente parfois de retrouver l’innocence et la dinguerie originales, de perdre la tête comme quand il incarnait le prince des chavs. Il chante l’optimisme forcené (et quasi gnangnan) sur le single Each Day Gives en se faisant le chantre… du travail comme source de distraction. Il se paie une escapade amoureuse soul et caliente avec Laura Vane sur l’excellent Funny Dream avant de lutter de manière flippante contre la dépression et l’anéantissement sur un Bright Sunny Day aussi épatant que terrifiant.

Les productions sont riches et complexes, enthousiasmantes et à double ou triple détente. The Streets s’amuse aussi bien sur des rythmes trap, qu’il a lui-même contribué à inventer, que sur des productions plus classiques. Sur Not A Good Idea, il désosse le plan musical établi par le début de chanson pour un développement déconstruit qui tient autant du hip-hop que de la comédie musicale. Etre un homme bon ou son contraire ? C’est la question centrale chez lui depuis 15 ans. Peut-on être bon/moral/gentil si on est riche/drogué/au dessus des lois.

Bad men do what good men dream of
Give a little talking to yourself if you’re scared
Bad men do what good men dream of
Give a little talking to yourself if you’re scared

C’est le drame de son existence, répété ad lib mais avec un brio qui trouve ici le soutien remarquable de featurings brillants et inspirés. Troubled Waters est remarquable à tous les niveaux et exprime à la perfection l’indécision qui prévaut. The Streets est probablement le groupe qui, avec The National (d’une manière très très différente) exprime le mieux l’absence de réponses à… presque toutes les questions qui se posent. Là où Matt Berninger explique les effets de ce dérangement sur sa personne, Skinner en décrit les symptômes extérieurs en observant l’effet de cette vanité sur le monde. Le final, Good Old Daze, est tendre, attentif et splendide à l’image d’un disque humain, fragile et réjouissant.

Ce qui s’appelle un beau retour…

Tracklist
01. Too Much Yayo
02. Money Isn’t Everything (feat. Teef)
03. Walk of Shame
04. Something To Hide
05. Shake Hands With Shadows
06. Not A Good Idea
07. Bright Sunny Day
08. The Darker The Shadow The Brighter The Light
09. Funny Dream
10. Gonna Hurt When This Is Over
11. Kick The Can
12. Each Day Gives
13. Someone Else’s Tune
14. Troubled Water
15. Good Old Daze
Écouter The Streets - The Darker The Shadow The Brighter The Light

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