
On sait désormais que la plupart des commerçants musicaux, après avoir servi des bibliothèques génériques de sons pour les entreprises encore fabriquées par de véritables musiciens tricards, ont entrepris de saturer les playlists et réservoirs de “tracks” avec des pièces entièrement produites par l’IA. Ce mécanisme a été déjà documenté et permet, au profit de petits futés, ou directement de firmes organisées, de générer du trafic en streaming (par exemple) autour de vrais faux morceaux qui n’ont pas coûté un rond, ne rapportent à aucun auteur, etc. On pouvait donc déjà compter des chansons composées par des IA pour des “artisans escrocs”, généralement un peu musiciens sur les bords tout de même, par des producteurs (quelle différence y aurait-il entre faire tapiner une IA et… mettre un groupe en studio ?, diront les plus amers) ou carrément par les apps de streaming elles-mêmes, court-circuitant généreusement la grande chaîne alimentaire de la musique pour se nourrir elle-même de leurs propres sous-produits, comme si ces grands organismes pouvaient vivre en consommant leur propre… caca. L’image est abominable mais pas totalement déplacée.
Le procédé est poussé un peu plus loin, et avec un soin méticuleux, ces deux dernières semaines autour de la création (par qui ? on ne le sait pas encore de manière certaine) d’un groupe nommé The Velvet Sundown, que des bienheureux ont commencé à introduire dans leurs playlists, faisant gonfler progressivement le nombre de followers du groupe. Ce groupe américain inspiré par le rock des années 70, planant et progressif, serait d’après sa biographie officielle emmené par le chanteur Gabe Farrow, le guitariste Lennie West, le bassiste Milo Rains et le batteur Orion ‘Rio’ Del Mar. Le groupe a mis en ligne une belle quantité de morceaux, un LP intitulé Floating On Echoes, disponible sur Deezer, Amazon et YouTube. La musique a de faux airs de Led Dire Zeppelin Straits ACDC mal négocié, un peu trop lente et pesante pour ce qu’elle a à exprimer. La voix du chanteur est nasillarde et trop forte mais la section rythmique est régulière et appliquée. Certaines compositions telles que End the Pain ne sont pas inférieures à des dizaines de titres qu’on a pu entendre dans ce registre. Mauvais groupe américain de rock passéiste. Sans doute n’aurait-on jamais écouté ce groupe si on n’avait croisé sa route sur les réseaux.
Car évidemment The Velvet Sundown a fait l’objet d’une introduction par des comptes qui ont la particularité d’être très peu suivis. Extra Music par exemple est un producteur de contenus qui n’a que 3000 followers mais qui a produit une playlist intitulée Vietnam War Music qui a été généré plus de 600 000 écoutes sur spotify et dans laquelle, à côté de groupes de l’époque, ont été glissés rien moins que 26 morceaux signés par nos amis de The Velvet Sundown. Selon plusieurs enquêtes en ligne, dont celle-ci qui en résume un certain nombre, il semble qu’on puisse établir que l’un ou plusieurs des comptes qui ont inventé le groupe Velvet Sundown, en lui donnant une biographie, une image, une quarantaine de morceaux, a créé des playlists dans lequel le groupe était présent, les a mises en avant, a recommandé les morceaux de ce nouveau groupe en postant des liens dans des groupes de conversation sur Reddit ou ailleurs, puis a artificiellement boosté les streams, sans doute en ayant recours à des bots d’activation de streams.
A l’écoute des disques du groupe, on ne peut même pas dire que cette IA nous inspire de la colère ou du dégoût. On en viendrait presque à trouver ces compositions émouvantes et un peu tristes (Dust On The Wind est vraiment bien), comme si ces machines sans visage tentaient à travers ces compositions anonymes de nous parler et d’entrer en contact avec nous. Est-ce une arnaque 100% humaine ou une tentative amicale d’une intelligence à venir pour nous émouvoir et faire ami-ami avec nous ? On a beau vouloir la mort de ces IA du diable, The Velvet Sundown a décidément quelque chose pour lui : une médiocrité humaine qui vaut bien quelques clics, dussent-ils rapporter quelques milliers d’euros à leur créateur de sous-pente. Et si le groupe existait vraiment ? Si ces types Gabe Farrow et Lennie West sortaient du bois parce qu’on leur a rendu hommage. Est-ce l’écoute qui fait la musique ? Le regard qui fait l’homme ?
The Velvet Sundown est autant une menace pour l’humanité qu’un mirage pour son âme désolée. Comme une petite copine imaginaire ou Roy Batty. On sait qu’il en viendra d’autres et qu’on finira par y croire. Qu’on se fatiguera de les brûler un par un.
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